La Golf longeait l’étang de Cieux. Soudain, son pilote stationna sur le bas-côté.
— Vous voyez quoi, là-bas, au milieu de l’étang ? Le tableau était impressionnant.
Un brouillard blafard refusait de quitter la surface des eaux. Et comme dans une vision d’apocalypse, une croix en pierre semblait émerger de l’étang.
— Merde ! Mais ça foutrait les jetons… dit Grenier qui n’avait plus envie de rigoler.
— Il faudra qu’on se renseigne… proposa Dumontel en redémarrant. Ils passèrent devant l’Auberge de la Source et virent des chats bottés − des motards de la gendarmerie − et des pots de yaourt − les dessus de képi blanc − qui faisaient une haie de protection devant le monument aux morts. Dumontel stationna sur le petit parking de l’église en surplomb de la rue du 11-Novembre-1918. Le monument aux morts avait été érigé en l’honneur de la victoire de la guerre de 14. La Grande Guerre, tu parles ! pensait Dumontel en descendant de la voiture. « Sale guerre, putain de guerre », comme dirait Tardi. Treize millions de morts, gueules cassées, folies des hommes, guerre de classes, nationalisme exalté, violences sauvages, horreur dans les tranchées, sacrifices. Pourquoi ? Pour qui ? Traumatismes, veuves, orphelins, cauchemars. Un monument… aux morts ! Un monument aux vivants.
Dumontel s’approcha, suivi par ses trois collègues et vit. Le monument avait été installé le long du trottoir, avec une simple grille basse en fer forgé qui délimitait l’espace commémoratif. Une plaque en marbre avec l’inscription : « Aux veuves et orphelins victimes de la guerre. » On y voyait la statue d’une jeune femme − une paysanne − vêtue d’une capeline avec une capuche qui recouvrait sa tête. Au sol, des couronnes de fleurs et des graviers blancs. La statue avait la tête penchée sur le côté et elle regardait vers le parterre. Ses yeux pétrifiés fixaient un corps allongé entre les deux couronnes.

Franck Linol, Lune de miel à la morgue (La Golf longeait l’étang...)
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