Un instant d’inattention. S’asseoir sur un banc pour poser son regard sur les oies, les canards et les cygnes qui glissaient sur l’étendue d’eau juste avant le pont de bois. Des gamins jetaient des quignons de pain. Les canards étaient les plus voraces et les plus malins. Comme des générations d’enfants, Valérie avait connu le parc de l’Aurence dès son plus jeune âge. Un havre de paix avec le petit cours d’eau qui serpentait dans les sous-bois, les aires de jeux et surtout le parc animalier avec de drôles de moutons, des chèvres naines du Tibet, des oiseaux qui venaient picorer dans votre main. Valérie avait laissé défiler ses souvenirs quelques secondes. Plus ? Une minute ? Peut-être, elle ne se souvenait plus. Nos émotions perturbent le temps qui passe. La peur semble durer une éternité. Valérie s’était oubliée. Elle était toujours dans le val de l’Aurence, mais trente ans plus tôt, avec son père. C’est elle qui lançait des morceaux de pain rassis aux canards.
Combien de temps avait-elle rêvé ? Soudain, Valérie ressentit comme la présence d’une menace. Un filet d’air glacé qui lui fouettait le visage et enserrait tout son corps. Pourtant, la chaleur était encore accablante en cette fin de journée de juillet, même si l’ombre des grands chênes apportait un peu de bien-être.

Franck Linol, La Onzième Carcasse (Un instant d’inattention...)
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