Petite ville, resserrée au fond d’un vallon étroit, par des montagnes abruptes qui semblent lui interdire tout accroissement. L’église cathédrale est mutilée. Suivant Baluze, elle était autrefois terminée à l’Orient par quatre chapelles, disposition assez remarquable, car presque toujours les chapelles qui entourent le chœur se présentent en nombre impair.

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On voit à Tulle quantité de maisons anciennes du XVe et même, je pense, du XIVe siècle, avec leurs portes et leurs fenêtres en ogive, quelques-unes avec de longues corniches soutenues par des modillons fantastiques. Dans d’autres maisons construites à l’époque de la Renaissance, on trouve des détails d’ornementation très gracieux, mais, malheureusement, je n’en connais point qui ne soient fort altérés par des aménagements modernes.
L’édifice le plus remarquable de la ville, à tous égards, est connu sous le nom de « Maison de l’Abbé ». Il ne faut pas croire pour cela qu’il soit antérieur à l’institution du siège épiscopal à Tulle (1317) ; sa date probable ne remonte au contraire qu’aux premières années du XVIe siècle, et sa décoration porte le cachet de l’époque de Louis XII, si chérie des amateurs. Des porcs-épics, sculptés au-dessus des chambranles, donnent même à cette date un nouveau degré de certitude, et sont moins contestables que les moulures qui se pénètrent perpendiculairement, les fenêtres surbaissées du rez-de-chaussée, les feuillages frisés et toutes les fantaisies qui couvrent la façade. [...]
Quant aux dispositions intérieures, elles n’offrent plus le moindre intérêt. Il faut en excepter une chambre du dernier étage où j’ai aperçu des fresques plus qu’à demi effacées par la poussière et l’humidité, et auxquelles les propriétaires de la maison n’avaient jamais fait attention. Sur la paroi la mieux conservée, on voit un saint Christophe portant l’enfant Jésus. Sur les autres, on distingue avec peine comme une procession de guerriers à cheval conduits chacun par un page. Toutes les figures sont au moins de grandeur naturelle. Au-dessus de l’une d’elles, j’ai lu le nom de Roland, ce qui m’a fait supposer que peut-être le peintre avait voulu représenter les pairs de Charlemagne. Je doute fort que, même avec tous les soins possibles, on parvînt à raviver les couleurs ; mais il serait intéressant de l’essayer.

Vaste et située au centre de Tulle, cette maison serait bien appropriée à un hôtel de ville. Le propriétaire, M. Sage, consentirait à la céder pour la faible somme de 17,000 fr. D’un autre côté, on se plaint tous les jours de l’incommodité et de l’insuffisance de la Maison commune actuelle ; en sorte que cette translation serait agréable à tout le monde. Je vous prierai, Monsieur le ministre, de vouloir bien appeler sur cette affaire l’attention de M. le préfet de la Corrèze, qui, d’ailleurs, apprécie tous les avantages que présente la Maison de l’Abbé. Au besoin même, je n’hésiterais pas à vous proposer de prendre, à votre charge, une partie de la dépense ; car la nouvelle destination donnée à ce monument serait la meilleure manière de le conserver ; ce serait aussi une occasion de le réparer convenablement, ce qui pourrait se faire à très peu de frais.

Prosper Mérimée, Notes d’un voyage en Auvergne et dans le Limousin (Tulle...)