Rolande Magnon habitait derrière l’hôtel de ville depuis qu’elle était née. Cela faisait soixante-dix-neuf années. Son appartement donnait dans la rue des Sœurs-de-la-Rivière et tous les matins elle se rendait au marché de la place des Bancs, au cœur du vieux Limoges, pour y faire ses courses. Elle partait tôt, car elle aimait arriver au moment où les marchands installaient leurs étals. Elle se régalait de voir les tréteaux écarter leurs jambes, les parasols s’ouvrir comme une fleur vivifiée par le soleil, les cageots virevolter et s’aligner sur les tables pour offrir aux clients les cueillettes effectuées aux premières clartés. Rolande connaissait chaque maraîcher et aussi chaque revendeur qui se donnait une allure locale comme si leurs bananes et leurs ananas avaient mûri sur le sol granitique du Limousin !
La pluie s’était calmée, mais on sentait bien que l’automne serait froid et maussade. Rolande, après avoir garni son cabas de quelques légumes et de pommes du Limousin, fit une halte au Café 1900. Elle aimait cette atmosphère surannée, ces grands miroirs qui donnaient une impression d’immensité, ces hauts plafonds décorés de moulures en stuc, ce bar recouvert de zinc afin de supporter l’agression de l’alcool et des boissons chaudes. Elle s’assit comme d’habitude à la table qui se trouvait en face du bar, et le patron lui apporta un grand café fumant sans qu’elle eût besoin de le commander. Là, elle se délectait des conversations des gens du matin faites de rires, de bons mots, de moqueries. Les gens du matin sont toujours pleins d’énergie, pensait-elle, ce sont des champions de l’optimisme, des enthousiastes déraisonnables prêts à déplacer des montagnes.

Franck Linol, La Morsure du silence (Rolande Magnon...)
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