L’Ironie du sport Siegfried revient en Limousin

Antoine Blondin, « Siegfried revient en Limousin » dans L’Ironie du sport (Éditions François Bourin, 1988) ; Antoine Blondin, Robert Laffont, Bouquins, 2004 [1991], p. 1288-1289.

© Robert Laffont

LIMOGES. — Le lecteur de Jean Giraudoux se sent plus ou moins citoyen de Bellac, où cet écrivain est né, où son œuvre aérienne plonge de fécondes racines. Découvrir cette ville aux trousses du Tour de France, mettre un nom sur un rêve, lui donner un visage et un corps dans une circonstance qui appelle les sites, les pierres et les êtres à votre rencontre, c’est la tenir un instant dans le creux de la main, même si la main passe. Bellac promise était hier pour nous Bellac offerte. En retour, nous lui avons donné un spectacle qui eût enchanté Giraudoux : celui de quatre Allemands attardés à plus d’un quart d’heure de la troupe, fragment isolé de la fresque qui prenait les proportions de l’allégorie.

Dans Siegfried et le Limousin, Giraudoux imaginait le destin d’un ancien combattant français de la guerre de 1914, devenu amnésique sur le champ de bataille, et qui se réveille Allemand dans l’hôpital d’outre-Rhin où il a été évacué. On trouve là un des thèmes chers à l’auteur, celui du départ à zéro, du changement de peau, de la réincarnation dans celle d’un autre, thème de l’évasion et de l’ambition qu’éprouve parfois l’homme de se virginiser. Ainsi dans Les Aventures de Jérôme Bardini, qu’il ne faut pas confondre avec Baldini, le héros décide-t-il un beau matin de quitter son foyer, de dépouiller toute expérience antérieure, pour que sa vie redevienne une page blanche.

[...] Beaucoup plus tard seulement — dans la Marche on aurait facilement l’esprit de l’escalier — le souci de Friedrich revint nous habiter. A quelque vingt minutes derrière le gros de la troupe, il pédalait le nez au vent avec ses compagnons en file indienne, comme les joyeux peintres cascadeurs de l’affiche Ripolin. Son désenchantement de la course était tel que ses roues semblaient ne plus tourner sur le sol : il n’avançait que parce que la Terre tourne, comme s’il se fût trouvé sur un gigantesque home-trainer qui emportait dans son mouvement le paysage et les individus. Or ce manège l’appelait irrésistiblement vers Bellac et j’eus la révélation que nous étions tout simplement en train d’assister au retour de Siegfried dans son pays natal. Sans doute ne parlait-il pas encore la langue maternelle ; mais une grande déchirure s’ouvrait dans sa conscience, et d’obscurs signes de reconnaissance lui sautaient aux yeux. Je le voyais épeler les ruisseaux, tutoyer les châtaigniers, feuilleter des hameaux où l’on pourrait se marier, être heureux et avoir beaucoup d’enfants. Ce que nous prenions pour du renoncement, c’était déjà l’éveil d’une vocation débonnaire de député radical-socialiste dans la tradition de la bonne époque, et s’il baissait souvent la tête, c’était pour rechercher l’empreinte des pas d’un écolier, Puis il se redressait pour répondre au salut de la pharmacienne sur son seuil et il retrouvait dans le chronométreur chargé de lui annoncer les écarts son vieil ami le contrôleur des poids et mesures. Ses pédales lui devenaient des pantoufles. Il était rendu, soit ! mais il était rendu chez lui, ce qui n’est pas si mal.

J’ai cru longtemps qu’il allait descendre sur le bord de ce chemin où l’avait porté disparu, aller à la mairie revendiquer sa carte d’électeur, entrer dans l’auberge achever le verre commandé jadis, demander des nouvelles de ses parents avec une anxiété pudique. Eh bien, pas du tout. Siegfried a poursuivi sa route jusqu’à Limoges et il s’apprête à prolonger sa carrière lointaine, à l’image de ces prisonniers libérés qu’une immense timidité devant l’existence à renouer incitent à se faire passer pour morts. Peut -être quelque chose l’a-t-il contrarié ? Peut-être la présence d’un général au parc des sports l’a-t-elle incité à différer sa désertion ? Il a certainement oublié sous le choc que la présence d’un général à Limoges ne tire pas à conséquence. Le beau navire du souvenir a levé l’ancre, Siegfried est redevenu Lothar Friedrich. Ces Allemands ont la mémoire courte.

Antoine Blondin, (Siegfried revient en Limousin) in L’Ironie du sport
© Robert Laffont

L’œuvre et le territoire

Parfois même dans ses chroniques pour L’Équipe, Antoine Blondin s’attachait à ne pas parler que de sport, mais s’attardait sur des horizons littéraires. Ainsi au cours du Tour de France 1960, les cyclistes traversent Bellac avant de rejoindre Limoges et le chroniqueur ne peut que renvoyer à Jean Giraudoux et faire un parallèle entre l’étape qui vient de s’achever et son roman Siegfried et le Limousin.

À propos de L’Ironie du sport

De 1954 à 1982, Antoine Blondin écrit des chroniques sportives pour le journal L’Équipe, suivant notamment le Tour de France, des mondiaux d’athlétisme, divers Jeux olympiques et autres matchs de rugby ; il écrira durant ces années plus de sept cents chroniques, consacrées à plus de vingt sports, et l’Ironie du sport, publié en 1988 aux Éditions François Bourin, permet de se rendre compte de cette diversité et de son talent.
En effet, la chronique sportive est un exercice où il excelle, montrant non seulement un goût évident pour les différents sports qu’il traite ainsi que des connaissances techniques indéniables, mais faisant preuve également d’un style formidable, la langue se mettant alors au service du sport, les titres de ses chroniques prenant régulièrement l’aspect d’un jeu de mot.

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