Faits divers Ceux qu’on n’a pas domptés Si on domine...

Henri Barbusse, Faits divers, Flammarion, 1928, p. 108-109.

Si on domine le camp de La Courtine, par exemple en avion, on voit, en ce temps-là, l’encerclement qui se resserre sous le commandement suprême du général Beliaev. Premier cercle : trois bataillons, trois compagnies de mitrailleuses et quatre batteries — tout cela : troupes russes et canons français. Deuxième cercle : troupes françaises : 19e, 78e, 82e et 105e régiments de ligne, cavalerie et artillerie. Le 14 septembre, sort un dernier ultimatum du général Beliaev. Il est repoussé. On évacue la population civile du village de La Courtine autour duquel s’amasse l’orage réfléchi, le cataclysme organisé.

C’est ici que se place le meeting des condamnés à mort que j’ai arraché à l’ensemble pour le montrer tout d’abord. Remémorons-nous vite les phases de cette image en mouvement. Puis, le bombardement commence, deux musiciens écrasés, huit hommes. L’ennemi a creusé des tranchées tout autour de La Courtine. On attaque méthodiquement ces onze mille hommes qui n’ont pas les moyens de se défendre, qui ont fait le deuil de leur vie, non de leur idéal. Cela dure cinq jours avec toutes les horreurs de la guerre, y compris les assassinats individuels commis par les officiers sans aucun autre mobile que la fureur et le sadisme, et y compris le pillage. Les derniers soldats sont pris à la baïonnette. Plusieurs centaines furent tués, plus encore blessés, huit cents disparurent. Sur onze mille, il en reste un peu plus de huit mille. On ne peut pas savoir exactement le nombre des tués parce qu’on les a enterrés la nuit, clandestinement, et qu’on a fait disparaître la trace des tombes. Aujourd’hui encore, on ne sait pas si on marche dessus.
On a entassé des cargaisons de survivants dans ces cachots obscurs, malsains et puants que sont les cales de transports, pour les expédier en Afrique.

Henri Barbusse, Faits divers, Ceux qu’on n’a pas domptés (Si on domine...)

À propos de Ceux qu’on n’a pas domptés

« Ceux qu’on n’a pas domptés », ce sont les mutins de La Courtine, ces soldats russes qui souhaitent rentrer dans leur pays, en 1917, à l’annonce de la Révolution de février et qui, suite à l’échec sanglant de l’offensive Nivelle, sont retirés du front par crainte d’une propagation des idées révolutionnaires.

Cette nouvelle apparaît construite à la façon d’un script, écrite en séquences cinématographiques ; Henri Barbusse, après avoir présenté dans l’incipit la scène du « massacre », propose un long flashback qui nous emmène en Russie pour assister à l’enrôlement de ces soldats, avant de nous esquisser leur voyage, leur vie au front...

Mais, alors que ces soldats russes expriment déjà leur souhait de rentrer chez eux à la découverte de la révolution de février, « on pensa à les pousser dans une action militaire qui constituerait une grande diversion utile à tous égards ».

C’est pourquoi on lança la 1re Brigade du corps expéditionnaire russe à l’assaut du fort de Brimont. Les Russe traversèrent vingt-six lignes de fer barbelé, occupèrent les villages jusqu’au pied du fort de Brimont. Mais ils ne purent prendre celui-ci, les troupes françaises n’ayant pas collaboré à l’action par l’envoi de renforts, comme cela avait été convenu. Finalement, les Russes durent se retirer, sans autre résultat que d’avoir perdu soixante-dix pour cent de leur effectif.

Les autorités françaises décident alors d’éloigner ces soldats du front ; ils seront amenés à La Courtine, en Creuse. Mais l’« agitation » ne cesse pas pour autant : organisés en Soviet, ils refusent les ordres et demandent d’être renvoyés en Russie (cf. la notice « Comme rien ne vient à bout... »).

Henri Barbusse fait alors des mutins de La Courtine des précurseurs de la non-violence de Gandhi :

Les soldats russes ont hésité, ils ont discuté. Puis, bien que le mot de Révolution Russe les brûlât et que leurs cœurs fussent gagnés, ils n’ont pas agi en impulsifs, ni même en fanatiques. Ils n’ont pas été agressifs. Ils ont opposé l’inertie, et se sont laissés tuer — exactement comme l’ont fait quelques années plus tard les Hindous de Gandhi lorsqu’ils ont présenté leurs corps nus aux mitrailleuses, aux bombes et baïonnettes anglaises.

Avant de revenir au bombardement des mutins, Henri Barbusse insiste sur la complicité des autorités russes, plus particulièrement sur le rôle joué par Kerenski, alors ministre de la Guerre du second gouvernement provisoire :

Les autorités françaises disent aux autorités russes : « Reprenez-les chez vous, ou bien matez-les et nous vous aiderons. ». Mais, là-bas, dans un palais-frère, Kerenski a encore plus peur que les Français, de ces soldats de l’Idée. Ce dirigeant de la révolution a toujours eu peur de la révolution. Il ne se soucie pas de rapatrier des révolutionnaires. Il tergiverse, selon sa coutume, puis, pour toute réponse, il envoie des renforts sûrs à la 2e Brigade, ennemie de la 1re.

Localisation

Également dans Ceux qu’on n’a pas domptés

Dans la même série Faits divers