L’Empreinte Si l’on remontait...

Pierre Bergounioux, L’Empreinte, éditions du Laquet, collection Terre d’encre, p. 13-15.

© Les éditions du Laquet

Si l’on remontait un peu le cours de la Corrèze, on parvenait, après le bourg de Malemort dont le nom sonnait comme un avertissement, à l’étranglement où confluaient, se chamaillant et jouant des coudes, la route, la rivière et la voie ferrée. Elles tentaient d’atteindre Tulle qu’on ne se contentait pas de feindre d’ignorer au prétexte qu’elle était, avec même pas vingt mille habitants coincés dans sa gorge, la préfecture tandis qu’avec le double qui s’ébattaient à leur aise dans la cuvette ensoleillée, nous n’étions, en compagnie d’Ussel, aux antipodes, qu’une sous-préfecture. On la regardait, Tulle, comme un obscur diverticule logé au flanc du monde, dans les étroits où la Corrèze, si sage et réfléchie, chez nous, se mettait à bondir de rocher en rocher, agitait sa crinière d’eau en soufflant comme on fait quand on est contrarié, bref méritait le nom qui est le sien et que l’usage a un peu déformé : la Coureuse. D’ailleurs, on tournait le dos à la préfecture. On n’y allait jamais ou alors c’était contraint et forcé, pour des trucs embêtants, récupérer des documents administratifs, passer des examens. Ça me rendait invariablement malade. C’est à croire que, de part et d’autre, on s’était ingénié à rendre impraticables les vingt-sept kilomètres de Nationale 89 qui nous séparaient. Le danger guettait à l’entrée de la goulotte, entre les parois verticales de roches noires, toujours mouillées, où des mousses pendaient comme des haillons. La chaussée était tellement lisse et bombée que, seule, la vitesse empêchait qu’on ne glisse contre la banquette derrière laquelle, en contrebas - quand on montait - la rivière écumait entre les quartiers de schiste encombrant son lit.

Pierre Bergounioux, L’Empreinte (Si l’on remontait...)
© Les éditions du Laquet

L’œuvre et le territoire

Comme tout Briviste, l’auteur a une aversion maladive pour Tulle, l’ennemie héréditaire, la ville préfecture située à moins de 30 km de Brive-la-Gaillarde.

À propos de L’Empreinte

L’Empreinte mélange, comme souvent chez Bergounioux, le récit autobiographique et la dimension universelle de son expérience personnelle.

Il ne cesse d’interroger l’épaisseur : l’empreinte est celle du Limousin paternel dont il s’applique à retrouver contours, couleurs et contrastes. Sans cesse mêlés, le temps long de la terre et celui, bref, des hommes, se chevauchent et se répondent.

(Éditions Fata Morgana)

Bonus

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    Pierre Bergounioux lit L’Empreinte (Si l’on remontait...)
    Enregistrement : CRL en Limousin
    © Les éditions du Laquet

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