Lettres sur le Limousin Douxième lettre. Pénitents-Rouges, août 1856. : Seule, la ville de Limoges...

Henri Alexandre Flour de Saint-Genis, Lettres sur le Limousin, Les Ardents Éditeurs, 2013, p. 56-57.

Seule, la ville de Limoges, le castrum Lemovicense, est en quelque sorte restée immobile, assistant impassible à cette exubérance de vie, à ces élans d’une population impatiente. Or, à cette époque où l’on s’occupe avec tant de raison d’améliorer le sort des classes laborieuses, peut-être ne serait-il pas hors de propos de commencer par leur donner de l’air et du soleil, car, qu’on ne l’oublie point : là où n’entre pas le soleil, entre le médecin.

Parcourons quelques quartiers : La Vieille Monnaie, dont les principales artères sont les rues du Verdurier et du Canard, limitée par la rue du Collège et par les rues Andeix-Manigne et Raffilloux. C’est l’un des plus populeux et en même temps l’un des plus insalubres de Limoges. Le sol y est imprégné de matières organiques en putréfaction ; les immondices séjournent trop longtemps sur la voie publique ; le pavé, rompu en mille endroits, n’offre que cavités qui retiennent les eaux malsaines. Les escaliers des maisons sont raides, étroits, obscurs. Les boutiques sont noires, humides, mal ventilées ; les lieux indispensables manquent ou sont inabordables. Aussi, les affections scrofuleuses, les phtisies pulmonaires et les fièvres intermittentes y sont-elles, en quelque sorte, endémiques.

Les Boucheries. Un magasin de boucherie est d’ordinaire fermé par une grille de fer, laissant libre circulation à l’air extérieur ; le sol est couvert de larges dalles en granit, et les murailles sont revêtues de marbre ou d’une boiserie en planches de chênes. Dalles et boiseries sont lavées tous les jours. Enfin ces honnêtes et indispensables industriels sont répartis sur tous les points de la cité pour la plus grande commodité du consommateur et pour le plus grand avantage d’une loyale concurrence. Or, venez et voyez, car toute description restera au-dessous de la réalité ; c’est là un des ces tableaux uniques au monde. C’est une seule rue, étroite et d’un longueur moyenne ; là sont réunies les boutiques de tous les bouchers de Limoges, trente-cinq chefs de familles représentant les générations de quatre tribus. À droite et à gauche, sans solution aucune de continuité, des chairs pantelantes, du sang, de la graisse, des peaux fraîchement écorchées, des débris d’animaux, des loques sans nom. Les auvents ombrageant les étaux, arrêtant la circulation de l’air et le pâle rayon de soleil qui vient obliquement éclairer les baquets, les billots, les couperets. À chaque maison et sous le même toit, dans un espace étroit et sans air, un magasin, une fonderie de suif, une écurie, une table, du fumier, puis des chambres où vivent des êtres humains. Puis par centaines, tout un peuple d’hommes, de femmes, d’enfants, aux bras nus, aux couteaux sanglants, criant, agissant, gesticulant, répondant en un mot aux besoins journaliers et incessants, sur un même point, étroit, malsain, d’une population de cinquante-trois mille habitants. Ajoutez à ce tableau des myriades de chiens au poil fauve et hérissé, à l’œil hagard, hurlant, se battant, se disputant à belles dents les débris échappés à la pratique.
Voilà la boucherie à Limoges.

Henri Alexandre Flour de Saint-Genis, Lettres sur le Limousin (Douxième lettre, Pénitents-Rouges)

L’œuvre et le territoire

Cet extrait évoque un Limoges aujourd’hui « disparu ». Des quartiers insalubres à la rue de la Boucherie du temps où les bouchers étaient en activité, le narrateur livre une description qui met en avant tous les sens.

Quoi qu’il en soit, l’ensemble de cette rue est très certainement le spécimen le plus étrange et le moins agréable des plus mauvaise époques du Moyen Âge. Tout a été dit à ce sujet et se résume dans ces énergiques paroles d’un médecin de grand renom, le docteur Cruveilher dont s’honore à juste titre la ville de Limoges : « Dans cette hideuse rue des Boucheries, tous les sens sont à la fois horriblement frappés... » (Bulletin de la société d’agriculture).

Henri Alexandre Flour de Saint-Genis, Lettres sur le Limousin, Les Ardents Éditeurs, 2013, p. 216.

À propos de Lettres sur le Limousin

Lettres sur le Limousin prend la forme d’une succession de soixante-quatre lettres, adressées par M. Durand, prête-nom du narrateur, à son médecin parisien, et publiées dans le quotidien local le Vingt Décembre entre le 28 février 1857 et le 3 novembre 1858.
En 2007, Les Ardents Éditeurs proposent pour la première fois une édition regroupant en un volume l’ensemble de ces lettres restées anonymes. De nouvelles recherches et le fruit du hasard ont pu leur permettre de reconnaître en Henri Alexandre Flour de Saint-Genis, l’auteur de ce texte rare, réédité en 2013.

Ces lettres invitent leur destinataire à la découverte du Limousin, et plus particulièrement de la Haute-Vienne, en s’attachant à en présenter ses beautés naturelles et patrimoniales, son paysage et son histoire, tout en faisant appel à l’économie, l’anthropologie, la statistique...
L’auteur propose à travers cette correspondance un véritable récit de voyage, dans la lignée du Voyage en France d’Arthur Young, mais d’inspiration romantique.

Dans sa première lettre, l’épistolier expose sa démarche : selon les conseils de son médecin, il doit suivre un programme défini, qui consiste à vivre en plein air, faire de l’exercice, voyager, changer de lieux, fatiguer son corps, s’astreindre à un travail intellectuel, et en donner un compte-rendu quotidien à son médecin. L’auteur pose ainsi cette ordonnance médicale comme le prétexte à ses voyages et à la correspondance qui en résulte.
Au gré de ses déplacements, des ses explorations, Henri Alexandre Flour de Saint-Genis propose ainsi un aperçu « statistique » du Limousin, mêlant notamment démographie, géologie, économie et industrie... Il se fait aussi l’écho des hauts faits historiques ou légendaires, revenant ainsi aussi bien sur le sac de Limoges de 1370, comme Élie Berthet dans Le Château de Montbrun (1847) que sur la légende de la fondation de Saint-Léonard-de-Noblat, en donnant une version bien différente du même Élie Berthet dans Saint Léonard – Chlodwig-le-Chevelu... S’ils évoquent les noms fameux dont la gloire peut rejaillir sur le Limousin, rares sont ses références à la littérature évoquant le Limousin ; la référence à Jules Sandeau et à son Docteur Herbeau est ainsi notable.

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