Huit jours à Crozant Sans plus m’inquiéter...

Albert Geoffroy, Huit jours à Crozant, accompagné de crayonnés d’Émile Humblot, éditions Point d’Æncrage, 2016, p. 19-20.

Sans plus m’inquiéter de mon équipage, je me joignis à mes compagnons et nous descendîmes les bords de la Cédelle. La vue de ces jolies berges me reporta aussitôt à cette délicieuse gorge du Roitelet, une des promenades les plus poétiques de Gérardmer ; là toutefois j’avais devant moi une vraie rivière au lieu du minuscule ruisselet des Vosges.
À la hauteur du Moulin Bouchardon, sur l’autre rive, un peintre, la tête ombragée par un large béret, travaillait debout devant son chevalet : « Monsieur Guillaumin, me dit Jeannot, un artiste d’une incontestable valeur et d’un grand mérite, le doyen de la colonie ; vous le verrez ce soir chez Madame Lépinat : c’est notre commensal. » M. Guillaumin nous rend gracieusement notre salut et nous lui souhaitons bon courage. Puis, quelques cent mètres plus loin, nous arrivons au moulin de la Folie.
Le temps était superbe, un soleil splendide mettait en valeur les tons roussis des fougères et les feuillages sombres des ormes et des châtaigniers. Le moulin adossé au coteau, avec des bâtiments rustiques, des roues en bois portant en guise de barbe des mousses vénérables, un vieux pont aux ais disjoints tenant par miracle sur des piliers de pierre sèche, la rivière bruissant et se faufilant au milieu des roches et des galets, donnent à ce coin de la vallée le plus pittoresque aspect. J’aurais voulu m’arrêter, admirer tout à mon aise. « Vous en verrez bien d’autres, me dit Humblot ; ça ne fait que commencer ! » Du reste, j’avais hâte d’arriver à Crozant. Par un chemin escarpé, bordé de haies sauvages, nous gagnâmes le village et, un quart d’heure après, nous débouchions sur la place en face juste du Grand Hôtel des Touristes tenu par Mme Lépinat.

Albert Geoffroy, Huit jours à Crozant (Sans plus m’inquiéter...)

L’œuvre et le territoire

À peine arrivé à Crozant, Albert Geoffroy par à la découverte du paysage, commençant par les rives de la Sédelle où il aperçoit Armand Guillaumin.

À propos de Huit jours à Crozant

J’ai soixante ans et je n’ai pas vu Carcassonne. Mais j’ai vu Crozant, qui est bien plus joli que Carcassonne.

À la fin du mois d’octobre 1901, Albert Geoffroy est invité à Crozant par ses amis aquarellistes Joseph Jeannot et Émile Humblot qui, dans leur lettres, vantent les mérites de l’hôtel Lépinat, les beautés de la Sédelle, et les attraits du gibier local. Et le déclic :

Nous comptons absolument sur vous, et c’est ici, en face des ruines de Crozant, qu’aura lieu votre initiation solennelle aux grands mystères de la couleur.

À son arrivée en gare de Saint-Sébastien, après sept heures de train, Albert Geoffroy est accueilli par Marcel, le fils de Madame Lépinat, qui doit le conduire jusqu’à ses amis qui l’attendent à Crozant, à une dizaine de kilomètres.

À travers son récit, Albert Geoffroy nous plonge au plus près du quotidien des artistes pleinairistes : il rencontre notamment Armand Guillaumin, à table à l’hôtel Lépinat ou en train de peindre sur le motif. Surtout, il découvre les paysages de cette vallée, entre Crozant et Fresselines, qu’il décrit avec ferveur à travers ces quelques pages.

Au point de vue artistique, tous tendent au même but : se rapprocher le plus possible de la nature. C’est par excellence l’école de la couleur et de la lumière. Piocheurs et chercheurs, ils travaillent du matin au soir, jamais satisfaits, toujours à la recherche de l’idéal.
Ce fut dans ce milieu choisi à souhait que je goûtai pendant quelques jours, trop vite écoulés, les joies d’un écolier en vacances.

Localisation

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