Notes d’un voyage en Auvergne et dans le Limousin Roc de Vic

Prosper Mérimée, Notes d’un voyage en Auvergne et dans le Limousin, H. Fournier (Paris), 1838, p. 136-139.

L’enceinte entoure le sommet d’une montagne qu’on dit la plus élevée du département et nommée le Puy-de-Roc-de-Vic. Elle se termine par un petit plateau tout hérissé de rochers et dont la forme se rapproche d’un cercle ou plutôt d’une ellipse. D’un côté, les pentes qui mènent au plateau sont couvertes de rochers éboulés, et confusément entassés les uns au-dessus des autres ; ailleurs, bien que raides, elles sont accessibles aux chevaux du pays. Sur ce plateau, je devrais dire, en raison de sa surface accidentée, sur ce sommet, se trouvent les ouvrages que je vais décrire. Un fossé l’entoure, large de quinze à vingt pieds, profond encore aujourd’hui de plus de cinq. Là, seulement, où les masses de rochers formaient une barrière naturelle et infranchissable, le fossé est interrompu, mais reparaît bientôt au-delà. Partout, les terres ont été rejetées à l’intérieur de l’enceinte, et son développement m’a paru d’environ six cents mètres. Un passage assez étroit qui traverse le fossé indique l’ancienne entrée.

Vu de loin, le Puy-de-Roc-de-Vic paraît avoir deux sommets très rapprochés, l’un formé par des masses de granit fendues et déchirées de cent manières bizarres ; l’autre, par un mamelon conique assez régulier, ayant à peu près cinquante pieds de diamètre à sa base. Celui-ci, en face de l’entrée du retranchement, est élevé de main d’homme, et se compose de pierres toutes de moyenne grosseur, entassées pêle-mêle avec un peu de terre. Si l’on veut, ce sera la principale redoute du camp, une sorte de citadelle intérieure. On reconnaît, sur le sommet de cette éminence artificielle, les substructions d’une espèce de tour de forme singulière ; c’est un carré tangent à un cercle. On peut prendre cela pour un observatoire ; car, si cette tour eût été destinée à servir de défense, je doute qu’elle eût pu renfermer plus de quatre ou cinq combattants.

Jusqu’ici j’ai supposé que cette enceinte avait été un camp, ou bien un oppidum de refuge pour quelque peuple encore bien sauvage ; mais cette supposition est à peu près gratuite, car elle ne s’appuie que sur une analogie assez vague avec quelques enceintes ou romaines ou barbares, que l’on considère généralement comme des ouvrages militaires. Celle-ci s’en distingue d’abord par son médiocre développement, par cet amas de pierres de forme conique, enfin par la tour qui le surmonte. Le choix du lieu, que son inégalité rend détestable pour camper et l’éloignement de l’eau, sont des arguments assez forts contre sa destination militaire. Ce que j’ai d’abord appelé une redoute, pourrait fort bien être un tumulus, un gâlgâl, un tombeau ayant à son sommet une petite tour au lieu d’un stêle ou d’un peulvan, comme on en voit en Bretagne. Le fossé ne serait qu’une enceinte sacrée comme celle de Stone Henge. Il serait bien à désirer qu’on fouillât le cône de pierres. Jusqu’à ce qu’on ait découvert dans l’enceinte quelques objets caractéristiques, comme armes, poteries, ossements, etc., je crois prudent de s’abstenir de conjectures sur son origine.

Prosper Mérimée, Notes d’un voyage en Auvergne et dans le Limousin (Roc-de-Vic...)

L’œuvre et le territoire

Malgré la déception éprouvée aux abords de Mehun, dans le Cher, plus tôt au cours de son voyage, Prosper Mérimée ne désespère pas de découvrir de « véritables » monuments celtiques ; et c’est près de Tulle qu’il va se lancer dans une « excursion dans le même but » et découvrir deux sites dignes d’intérêt : le dolmen de Clairfage et Roc-de-Vic :

On m’annonçait une foule de monuments gigantesques, plusieurs cromlech’s, des rochers taillés de main d’homme, etc. Je vis, en effet, quantité de pierres, quelques-unes fort pittoresquement groupées ou remarquables de loin par leur forme, mais toutes incontestablement l’œuvre de la nature : non point toutes pourtant, et ma longue promenade ne fut pas aussi infructueuse que celle de Mehun ; car je vis un dolmen bien authentique et assez bien conservé, et en outre, une enceinte d’origine inconnue, fort curieuse et différant, à plusieurs égards, de tous les camps que j’avais observés jusqu’alors.

À propos de Notes d’un voyage en Auvergne et dans le Limousin

Parues en 1838, les Notes d’un voyage en Auvergne et dans le Limousin sont en fait des extraits d’un rapport adressé au ministre de l’Intérieur par Prosper Mérimée, alors inspecteur général des Monuments historiques.

Localisation

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