Les Destinées sentimentales volume 1, La Femme de Jean Barnery : Regardez cette tasse...

Jacques Chardonne, Les Destinées sentimentales, Albin Michel, 2000, p. 118-119.

© Albin Michel

— Regardez cette tasse, cette blancheur éclatante et chaude, cette délicate matière diaphane, si légère et que l’on sent inaltérable, ce filet d’or mat ; un bijou n’est-ce pas ?... C’est une simple tasse, un objet usuel où l’art s’est incorporé. Cette tasse n’est pas destinée seulement aux rois ; on en fabrique beaucoup pour l’ordinaire des Américains. Cette belle porcelaine est produite à Limoges, grâce au kaolin, grâce à des artistes, à des générations d’ouvriers très habiles, grâce aussi à des perfectionnements techniques, qui ont une longue histoire. Eh bien ! sans Robert Barnery cette tasse n’existerait pas, du moins sous cette forme. Elle serait dans un musée ; et, à Limoges, au lieu des quinze mille ouvriers, on en compterait quelques centaines comme jadis, et les Américains achèteraient la grossière porcelaine allemande, qui est beaucoup moins chère. Barnery a créé, en Amérique, la mode de la porcelaine de Limoges, et c’est de cette espèce de fascination que Limoges vit. Comment il suscita cette vogue, par quels soins, quelle invention constante, croyant d’abord lui-même au prestige de la qualité, je ne vous l’expliquerai pas. Je veux dire seulement que tout cela dépend d’un homme.
— J’en suis persuadé.
— Vous en êtes persuadé mais moins que moi, car j’en ai douté. Il est malaisé de reconnaître la part d’un homme, dans les événements, et dans cette collectivité du travail. Je n’ai plus de doute ; l’histoire de la porcelaine de Limoges, depuis cinquante ans, c’est la famille Barnery qui l’a faite. A présent, mon beau-père est très vieux, malade, et personne ne peut le remplacer.

Jacques Chardonne, Les Destinées sentimentales (Regardez cette tasse...)
© Albin Michel

L’œuvre et le territoire

Dans les Destinées sentimentales, Jacques Chardonne met en scène Robert Barnery, l’oncle de Jean, à la tête d’une fabrique de porcelaine de Limoges. Face à la concurrence allemande qui vend de la porcelaine moins cher, Robert Barnery contribue au renouvellement de la fabrication de la porcelaine de Limoges et à sa décoration afin de reconquérir la clientèle en prônant qualité et beauté du produit.

Auprès de son oncle, Jean apprit le respect de la qualité. Barnery disait :
— Toujours, dans le monde, des gens vendront une porcelaine moins cher que la nôtre, parce qu’ils ont le charbon à la porte ou payent mal les ouvriers. Mais la beauté, c’est notre monopole.

(Jacques Chardonne, Les Destinées sentimentales, Albin Michel, 2000, p. 71.)

Ainsi, dans cet extrait, Jean s’attache au savoir-faire des porcelainiers limougeauds qui fait de chaque pièce un objet usuel où l’art s’est incorporé.

À propos de Les Destinées sentimentales

Avec cette fresque historique et intimiste, Jacques Chardonne retrace le destin de Jean et Pauline, un couple confronté aux secousses des premières décennies du XXe siècle.
À la mort de son père, Pauline vient habiter chez monsieur Pommerel, oncle riche et rigide, mais généreux. Abandonné par sa femme, Jean Barnery, pasteur protestant, est l’ami de monsieur Pommerel. Les deux destins vont se rencontrer.

Aventure sentimentale et aventure sociale se mêlent, faisant de ce roman d’amour une subtile peinture de la société bourgeoise et provinciale des grands fabricants de cognac et de porcelaine de Limoges.

(Albin Michel)

Une œuvre en trois volumes parus entre 1934 et 1936, étrangement actuelle, qui révèle l’art et le style du romancier français.
Les Destinées sentimentales ont été portées à l’écran par Olivier Assayas en 2000.

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