Siegfried et le Limousin Rédactions

Jean Giraudoux, Siegfried et le Limousin, Le Livre de poche, 1991, p. 114-115 et 139-140.

REDACTION ET NOMENCLATURE : LA BAIGNEUSE DE BELLAC.

Tu affectas de plonger à ma vue, puis, reparaissant, tu fis les yeux de celle qui revient de grandes profondeurs, de la main tu époussetas sur la surface de l’eau quelques tâches ensoleillées comme une femme les traces sur son corsage de la poudre de riz et une ondine les écailles détachées d’elle. Mais tu n’étais pas une ondine. Tu tombais mal, car je connaissais la profondeur de chaque trou de la Bazine. Tu étais dans le trou de soixante-cinq centimètres, assise sur un fond tapissé de chardons d’eau. Tu étais à la place où habite la truite imprenable du département, mais combien vulnérable toi-même ! Naïade ceul-de-jatte, tu ignorais aussi le nom de ton fleuve.
— C’est la Bazine ! te criai-je.
— Dans quelle rivière se jette-t-elle ? répondis-tu, car tu espérais du moins obtenir ainsi un nom connu.
— Dans le Vincou, criai-je encore.
— Mais le Vincou ?
— Dans la Gartempe.
Tu es obstinée, surtout nue.
— Mais la Gartempe ?
— Dans la Vienne...
Tu ne te doutais pas de ton ridicule, car tu crois que la Vienne se jette dans le Rhône, et dans ces eaux vives qui nourissent l’Atlantique, après avoir rongé chaque château du Limousin, du Poitou et de la Touraine, tu donnais, en bombant ta gorge, en alanguissant tes yeux, un reflet destiné à Avignon et à Marseille. Je dus te dire que Young avait remonté cette rivière jusqu’à Nantes. Mais les hommes t’ont toujours plus intéressée que les fleuves, et tu cherchas aussitôt, coupée net au nombril, en sirène, par la rivière noire et la partie de toi posée sur l’eau aussi aride qu’un buste de coiffeur, à relier ce voyageur à quelque courant parisien.
— Young, l’ami de Révillon ?
— Non, l’ami de Pitt.
— Pitt, l’ami de Sacha ?
— Non, l’ami de Mirabeau.
Alors, croyant que Mirabeau était du Nord, à ce nom tu sortis toute nue de l’eau, en baigneuse suédoise...

Jean Giraudoux, Siegfried et le Limousin (Tu affectas de plonger...)

L’œuvre et le territoire

Jean devient le professeur de français de Siegfried dans l’espoir de lui faire recouvrer la mémoire. Il décide alors de lui décrire certains évènements de sa vie et les paysages de son pays natal à travers des rédactions qu’il lui envoie après chaque leçon.

Je savais que le raccord profond entre Forestier et moi ne pouvait guère être obtenu que par cette correspondance en apparence anodine. [...] Je choisis donc une rédaction qui me permît de lui parler de ces ruisseaux limousins dont l’humidité baignait encore son cerveau et je lui fis un tableau semblable à ceux des écoles, mais avec sa vraie petite ville, en y logeant certains épisodes de sa vie même, comme celui de l’anguille, et en diminuant ou grossissant démesurément certains objets, pour que sa mémoire, qu’elle fût devenue myope ou presbyte, eût plus de chances d’être atteinte.

Au fur et à mesure des leçons, le style de ces rédactions se complexifie. La première sur Solignac se veut très descriptive tandis que celle, plus tardive, sur la baigneuse de Bellac est le fruit d’un travail précis sur la nomenclature.

À propos de Siegfried et le Limousin

Au début des années 1920, Jean — narrateur dont la vie et les souvenirs sont très proches, voire identiques, à ceux de l’auteur lui-même — est intrigué par les similitudes entre certains articles allemands signés Siegfried Von Kleist et ceux écrits par son ancien ami Jacques Forestier, tenu pour mort à la guerre. Il décide alors de se rendre à Munich pour rencontrer Siegfried qui se révèle bien être son vieil ami devenu amnésique à la suite d’une blessure de guerre. Pris pour un Allemand, Siegfried a été recueilli sur le front et est devenu une personnalité politique de renom.
Sans dévoiler son identité, Jean entreprend de rendre la mémoire à son ami en devenant son professeur de français.

Je retirai ma main aussi vite que je le pus, comme si c’était à elle qu’il allait se reconnaître, et je me plaçai à contre-jour, dans la crainte que ma vue n’agît trop brusquement, mais c’était une crainte vaine. Tout droit, chargé de son passé à lui, de son triomphe au baccalauréat à Poitiers, de sa sœur écrasée à Boussac, de sa patrie Limoges, de notre promenade à Dampierre sur un char à bancs à coussins tigrés, de son désespoir le jour de rentrée au lycée Lakanal où il s’était assis avec son complet blanc dans l’encrier, je restais à ses yeux le fils d’une dame de Montréal, baigné dans le Saint-Laurent, frotté dans la neige.

Jean Giraudoux, Siegfried et le Limousin, Le Livre de poche, 1991, p. 110-111.

Siegfried finit par découvrir sa véritable identité et hésite alors entre son pays d’adoption et son pays d’origine.

Antoine Blondin trouve à résumer et brièvement analyser ce roman dans son compte rendu d’une étape du Tour de France 1960 passant à Bellac pour s’achever à Limoges, intitulée, fort à propos, « Siegfried revient en Limousin ».

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