Siegfried et le Limousin Rédactions

Jean Giraudoux, Siegfried et le Limousin, Le Livre de poche, 1991, p. 114-115 et 139-140.

Solignac a une chapelle et une cathédrale, un ossuaire et un cimetière, un ruisseau et un fleuve. Les baptêmes sont célébrés dans la chapelle, les morts dans la cathédrale, et les mariages à l’église de l’abbaye. C’est comme si les Solignacois avaient des lits différents pour naître, se marier et mourir. Le ruisseau s’appelle la Briance. De sa rive droite, car il a emprunté des hommes l’habitude de n’être pas gaucher, il a travaillé la vallée pendant des centaines de milliers d’années, contrecarré depuis six mois par un agent voyer nommé Sicard. Sur la place de la Marine coule une fontaine dont l’eau rejoint à deux cents mètres le ruisseau par un caniveau souterrain, et lorsque le maire, en y lavant une anguille, la laissa glisser de ses mains dans le conduit, il fut beau de le voir galoper, suivi de l’adjoint, encouragé par le receveur des postes, jusqu’au trou par lequel elle devait déboucher. Les maisons sont de granit, avec de grandes caves, de grands greniers, et les Solignacois vivent ainsi entre l’abondance des vins ou des piquettes et l’abondance des fruits. Les deux essences principales sont le châtaignier, le peuplier, et, sur les pentes, le cyprès. Les peupliers y agitent sans arrêt leurs feuillages. Le savant qui trouva la méthode pour utiliser la force des marées vient souvent les écouter, et cherche un moyen de capter toute cette douceur et tout ce bruissement. Devant le café du Commerce, chaque soir, il se sent pénétré de la même émotion qui le force à boire le même Byrrh, car, si tous les êtres sont différents en France, tous les jours et toutes les consommations y sont semblables...

Jean Giraudoux, Siegfried et le Limousin (Solignac...)

L’œuvre et le territoire

Jean devient le professeur de français de Siegfried dans l’espoir de lui faire recouvrer la mémoire. Il décide alors de lui décrire certains évènements de sa vie et les paysages de son pays natal à travers des rédactions qu’il lui envoie après chaque leçon.

Je savais que le raccord profond entre Forestier et moi ne pouvait guère être obtenu que par cette correspondance en apparence anodine. [...] Je choisis donc une rédaction qui me permît de lui parler de ces ruisseaux limousins dont l’humidité baignait encore son cerveau et je lui fis un tableau semblable à ceux des écoles, mais avec sa vraie petite ville, en y logeant certains épisodes de sa vie même, comme celui de l’anguille, et en diminuant ou grossissant démesurément certains objets, pour que sa mémoire, qu’elle fût devenue myope ou presbyte, eût plus de chances d’être atteinte.

Au fur et à mesure des leçons, le style de ces rédactions se complexifie. La première sur Solignac se veut très descriptive tandis que celle, plus tardive, sur la baigneuse de Bellac est le fruit d’un travail précis sur la nomenclature.

À propos de Siegfried et le Limousin

Au début des années 1920, Jean — narrateur dont la vie et les souvenirs sont très proches, voire identiques, à ceux de l’auteur lui-même — est intrigué par les similitudes entre certains articles allemands signés Siegfried Von Kleist et ceux écrits par son ancien ami Jacques Forestier, tenu pour mort à la guerre. Il décide alors de se rendre à Munich pour rencontrer Siegfried qui se révèle bien être son vieil ami devenu amnésique à la suite d’une blessure de guerre. Pris pour un Allemand, Siegfried a été recueilli sur le front et est devenu une personnalité politique de renom.
Sans dévoiler son identité, Jean entreprend de rendre la mémoire à son ami en devenant son professeur de français.

Je retirai ma main aussi vite que je le pus, comme si c’était à elle qu’il allait se reconnaître, et je me plaçai à contre-jour, dans la crainte que ma vue n’agît trop brusquement, mais c’était une crainte vaine. Tout droit, chargé de son passé à lui, de son triomphe au baccalauréat à Poitiers, de sa sœur écrasée à Boussac, de sa patrie Limoges, de notre promenade à Dampierre sur un char à bancs à coussins tigrés, de son désespoir le jour de rentrée au lycée Lakanal où il s’était assis avec son complet blanc dans l’encrier, je restais à ses yeux le fils d’une dame de Montréal, baigné dans le Saint-Laurent, frotté dans la neige.

Jean Giraudoux, Siegfried et le Limousin, Le Livre de poche, 1991, p. 110-111.

Siegfried finit par découvrir sa véritable identité et hésite alors entre son pays d’adoption et son pays d’origine.

Antoine Blondin trouve à résumer et brièvement analyser ce roman dans son compte rendu d’une étape du Tour de France 1960 passant à Bellac pour s’achever à Limoges, intitulée, fort à propos, « Siegfried revient en Limousin ».

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