Raphaël Gaspéri, la beauté comme idéal

Du 1er juillet au 2 octobre 2016, le musée Labenche de Brive consacre une exposition à Raphaël Gaspéri, artiste et homme aux multiples facettes, farouche ambassadeur du Limousin. Pourtant, de nos jours, peu se souviennent de ce petit homme trapu qui arpentait jadis la campagne corrézienne, un large chapeau noir vissé sur la tête.

Gaspéri était de l’école limousine, mais il nous vient du Quercy. Né pour traduire la nature... Il s’est réfugié dans Brive, en plein cœur du Limousin, d’où son œil scrute les vallées et s’étend sur les plaines. Il s’égare aussi dans les montagnes. Les Monédières n’ont plus de secret pour lui. Il sait sur ces hauteurs le jeu des couleurs du couchant ; il a compté tous les clochers blottis dans les bouquets de bruyère ; il découvre les vieilles croix au carrefour des chemins et suit les troupeaux blancs. Par les matins glacés, sous la neige et la rafale, il a pénétré les secrets de la vie paysanne. Il a fixé sur ses toiles les solides et graves paysans, aux visages impénétrables, les bergers en mante sombre, les femmes sortant de la messe ou allant prier au pied d’un calvaire. Gaspéri, coloriste puissant, est un liseur inspiré. Il lit la nature, il traduit la vie avec infiniment d’art.

(Limousin de Paris, 30 juin 1912)

En 1901, il prend contact avec Auguste Rodin dont il a découvert le travail lors de la grande rétrospective qui lui a été consacrée en 1900. C’est le point de départ d’une amitié de près de 10 ans avec le sculpteur. Son nouvel ami place Gaspéri entre les mains de Carolus Duran pour parfaire son enseignement artistique et lui permet d’exposer au Salon à plusieurs reprises, symbole de reconnaissance officielle pour un artiste.

Mais Raphaël Gaspéri est bien plus qu’un artiste : c’est aussi un homme de lettres de qualité et un ami fidèle. Il consacre ainsi une large part de son temps à travailler pour son ami sculpteur, et aurait pris activement part — aux côtés de Léonce Bénédite, alors directeur du musée du Luxembourg à Paris — à la création et à l’organisation, dans l’hôtel Biron, d’un musée Rodin.
La dévotion du peintre corrézien ne s’arrête pas là : en grand orateur qu’il est, Gaspéri se lance dans un cycle de conférences visant à répandre l’œuvre de l’auteur du Penseur, aussi bien à travers la France qu’à l’étranger...

Léon Galand, Portrait de Raphaël Gaspéri
Collection Ville de Brive-Musée Labenche (inv. 50.185.158).
Photo : S. Marchou
© Ville de Brive-Brivemag

Archange Raphaël Gaspéri est né à Prayssac, dans le Lot, le 14 novembre 1866. Son père, ancien garibaldien toscan formé aux Beaux-Arts de Florence, le baptise Raphaël en hommage au grand maître de la Renaissance qu’il admire tant.
Très tôt, le jeune homme apprend le dessin et la peinture aux côtés de son père ; il commence par réaliser des fusains qui semblent appréciés et remarqués, notamment à Brive où Raphaël Gaspéri se fixe dans les années 1880 avec sa famille. Très vite, cependant, il souhaite évoluer et apprendre à maîtriser la couleur ; il se rend alors à différentes reprises à Paris afin d’y étudier les grands maîtres qui jalonnent les couloirs du Louvre et continue à travailler consciencieusement sa peinture dans son atelier. Puis, à partir de 1900, il commence à exposer dans différents salons parisiens, tout d’abord à la Société des artistes français puis à la Société nationale des beaux-arts.

Raphaël Gaspéri organise des conférences, notamment en Dordogne et en Corrèze, sur des thématiques très diverses, pour initier le plus grand nombre aux beautés de ces territoires.
Il décide de perpétuer l’œuvre de son père en professant au petit séminaire de Brive dès 1888 puis dans d’autres institutions et s’investit dans la Société scientifique, historique et archéologique de la Corrèze. Il accepte également de nouvelles fonctions majeures pour sa région parmi lesquelles le poste de conservateur du musée de Brive, en prenant la succession de Gaston Godin de Lépinay en 1912, ainsi que celui de conservateur des antiquités et objets d’art de la Corrèze en 1930.

Raphaël Gaspéri prend la nature — dont il aime à dire qu’elle est le seul véritable artiste — pour élément principal de ses compositions. De la nature limousine, il aime les rives des cours d’eau, la pierre rouge des environs de Collonges, la teinte des étendues de bruyères, ou encore le manteau neigeux qui à l’hiver vient recouvrir la lande.

C’est cette nature, douce et sauvage, que Gaspéri aime à représenter, généralement au déclin du jour ou au petit matin, là où les effets lumineux sont les plus forts. Souvent, une figure vient animer le paysage : il s’agit alors d’un prêtre, d’un berger ou d’une femme vêtue d’une mante ; la représentation des habitants du Limousin est effectivement un autre thème de prédilection du peintre.

Ayant côtoyé les salons parisiens au tournant du siècle, Raphaël Gaspéri a su y découvrir différents courants et esthétiques. Il semble que l’impressionnisme ou le fauvisme ne l’aient pas particulièrement influencé, au contraire du réalisme ou d’un certain symbolisme. Rappelons que son Étang de Granges est exposé au Salon de la Société nationale des beaux-arts de 1903, alors fréquenté par Edmond Aman-Jean et Joséphin Peladan qui prônent la consécration du symbolisme et refusent tout impressionnisme. Ce sont cet univers et ces influences multiples qui font de Raphaël Gaspéri un peintre atypique, hors des sentiers battus, délicat à situer dans l’histoire de l’art.

Raphaël Gaspéri, La nuit qui vient, étang de Granges
Collection : Ville de Brive-Musée Labenche (inv. 50.185.155).
Photo : S. Marchou
© Ville de Brive-Brivemag
Raphaël Gaspéri, Derniers rayons en Limousin
Huile sur toile, 1908 ; collection Ville de Brive-Musée Labenche (inv. 50.185.104).
Photo : S. Marchou
© Ville de Brive-Brivemag

D’une nature très croyante, Raphaël Gaspéri produit des œuvres marquées d’une veine spiritualiste. Ainsi, dans sa série consacrée à la figure du berger, il confère à son modèle, le père Mathou, un aspect de patriarche biblique. L’un de ses portraits ne manque pas de présenter, en arrière-plan, un Golgotha entouré de bruyères corréziennes, ce qui montre que l’artiste n’adopte pas une démarche naturaliste mais recompose le paysage à sa guise.
Ses figures, bien que présentant parfois une certaine naïveté, restent empreintes d’une foi et d’une émotivité faisant largement pardonner les maladresses.

Raphaël Gaspéri, L’Angélus
Huile sur toile, 1920-1930 ; collection particulière.
Cette photo n’est pas libre de droits et reste la propriété de son auteur.
© Droits réservés

Raphaël Gaspéri cherche à montrer le Limousin dans ce qu’il a de plus beau et n’hésite pas à y apporter des corrections lorsqu’il le juge nécessaire. Peut-être cherche-t-il à charmer et à attirer les voyageurs ou à convaincre les Limousins de la magnificence de leur pays. La IIIe République étant confrontée au phénomène de l’exode rural, il semble plausible que l’artiste — particulièrement attaché à sa terre — ait cherché à en retenir les habitants par le biais de ses tableaux. Car, sans ses bergers, ses femmes en tenue traditionnelle et ses ecclésiastiques, ce pays aurait perdu un peu de son âme.

En 1920, au salon de la Société nationale, Gaspéri présente un tableau des plus remarqués et appréciés, probablement son plus grand succès. Il s’agit du Saint Viatique, une scène religieuse inscrite au cœur du plateau de Millevaches. L’effet d’ensemble est des plus réussis et ne manque de marquer Pierre Verlhac qui prend un réel plaisir à faire l’éloge de cette œuvre dans la revue littéraire et artistique La Brise.

Je veux dire quel grand, quel sincère et profond plaisir j’ai éprouvé à voir le tableau que notre ami Raphaël Gaspéri vient de faire admettre au Salon de la Société Nationale.
Cela s’appelle le Saint Viatique, et sur le cartel, en lettres gothiques, se lit cette inscription : Corpus Domini nostri J.-Ch.
Tout seul, dès lors, le sujet se devine : sur le plateau de Millevaches que recouvre une épaisse couche de neige, un prêtre et son enfant de chœur portent l’Hostie à quelque mourant qui agonise, là-bas, dans un lointain village dont on aperçoit les humbles maisons.
Le ciel est inclément ; de grands nuages gris y courent et s’y effilochent. Par l’étendue immense et haute souffle une bise qu’on sent aigre et violente, à la façon dont elle rebrousse les vêtements qui drapent les marcheurs. C’est bien, comme je l’écrivais naguère (pardonnez-moi de me citer) : L’âpre plateau que mord le froid des vents farouches…
La nature est hostile, le gel fige les flaques, la neige obstrue la sente, le soleil hivernal, avant de disparaître, darde un ultime et impuissant rayon. Toutes les forces de la matière brutale se coalisent contre le progrès de la Foi, de l’Idéal, et de l’Espoir.
Et cependant la Foi, l’Espoir, personnifiés par ces deux êtres obstinés à faire leur route, avancent invinciblement vers la chaumière désolée. Et celui dont les doigts tissent déjà peut-être, sur les draps, la toile imaginaire de son suaire, va malgré tout, malgré la nuit et malgré la tourmente, recevoir l’auguste visite dont s’illuminera sa minable demeure, et qui lui ouvrira les portes du ciel.
C’est une conception très pure et très haute. L’exécution n’est pas inférieure à la majesté de l’idée. Gaspéri connaît admirablement la nature qu’il interprète, je l’ai dit souvent et n’y reviens pas. Ses figures sont solides et bien construites, animées d’un franc mouvement.
Le vieux pasteur est revêtu des ornements sacerdotaux, l’enfant de chœur a la tête recouverte d’un large capuchon et porte à la main la lanterne rituelle. L’ecclésiastique est un prêtre paysan, robuste et rugueux, plein de foi : on sent qu’à travers la tempête il est soulevé par une force surnaturelle, parce qu’il remplit une mission divine.
Je ne doute pas que cette œuvre très belle n’obtienne un grand succès.
Rares sont, à notre époque, ceux qui ne cherchent pas la réussite en s’abaissant au niveau des médiocres ; Gaspéri, lui, essaie de les élever vers les régions de la Beauté, de le Pensée. Marquons-lui un point, et un bon !

Au début des années 1920, Raphaël Gaspéri se prend d’affection pour le village corrézien de Collonges-la-Rouge. Il s’y achète une maison du XVIe siècle, dite « de la Sirène » en raison du motif qui orne le dessus de la porte, et y passe tous ses étés à partir de 1927. Il y réalise de nombreuses toiles consacrées aux plus beaux édifices du village, comme la maison Ramade de Friac, le manoir de Beauvirie ou encore la chapelle des Pénitents.

En septembre 1927, Raphaël Gaspéri entreprend par ailleurs de protéger et de promouvoir le site de Collonges en participant à la fondation de la Société des Amis de Collonges avec le docteur Maurice Faige, Gabriel Soulié, Paul Ceyrac, Gaston Ponchet, Pierre Delmas et l’abbé Louis Bardon. L’artiste s’investit particulièrement dans cette association, faisant visiter le village aux touristes et au Touring-Club de France ; il lui consacre également nombre d’articles et d’illustrations.
C’est d’ailleurs une vue de Collonges qui clôture sa riche carrière, peu de temps avant qu’il ne soit emporté par la maladie, le 29 juillet 1935.