Faits divers Ceux qu’on n’a pas domptés Quels fragments...

Henri Barbusse, Faits divers, Flammarion, 1928, p. 91-92.

Quels fragments tumultueux et précipités de cinéma on peut extraire du chaos historique contemporain, et trier, ranger côte à côte en épopée ! L’une de ces épopées se détache en lumière et en rouge sur la guerre mondiale. C’est le poème épique de la conscience et de la volonté. Sa grondante image silencieuse me hante depuis que j’ai fraternisé avec quelques-uns de ceux qui l’ont fait vivre, et n’en sont pas morts.

Et tout d’abord voici sur la face de l’écran, qui est la face du monde, la scène qui domine les autres. Un grand meeting de gens en uniforme. C’est le meeting des condamnés à mort. Il a commencé à huit heures du matin ; il finira à dix heures. Cette heure-là, ce n’est pas le règlement qui l’édicte, mais la fatalité. Il finira à dix heures. La foule des soldats est hérissée de drapeaux rouges. Lorsqu’ils sont venus en cortège au lieu de réunion, ces drapeaux qu’ils tenaient, poussaient leur foule comme des voiles. Les orateurs crient en plein air et finissent tous leurs discours de la même façon : « Nous voulons retourner en Russie, et cela seulement. ». « Nous voulons aller dans la révolution ! ». Un autre dit : « Nous sommes ici onze mille. ». Un homme doucereux insinue : « Il vaudrait mieux céder et se rendre. ». Tous ont une seule voix pour crier : « Non ! ». La voix de tous ajoute : « Nous mourrons sous le drapeau rouge. ». Ils chantent la Marseillaise et l’Internationale. A dix heures moins cinq, le meeting cesse. La musique joue une marche funèbre. Il y a, à l’horizon, un grondement sifflant, puis un volcan éclate parmi les hommes, sur la terre. Deux musiciens sont tués et s’écroulent. Les autres, à côté des vides, continuent à jouer. On voit tomber des formes humaines dans la fumée, et gesticuler des agonies. Des éclairs et des tonnerres arrivent de tous les points du ciel.
Ce champ de massacre est en France, dans la Creuse. Ces hommes sont des soldats russes. Leurs ennemis, leurs vainqueurs, ce sont des soldats russes et des soldats français.

Henri Barbusse, Faits divers, Ceux qu’on n’a pas domptés (Quels fragments...)

À propos de Ceux qu’on n’a pas domptés

« Ceux qu’on n’a pas domptés », ce sont les mutins de La Courtine, ces soldats russes qui souhaitent rentrer dans leur pays, en 1917, à l’annonce de la Révolution de février et qui, suite à l’échec sanglant de l’offensive Nivelle, sont retirés du front par crainte d’une propagation des idées révolutionnaires.

Cette nouvelle apparaît construite à la façon d’un script, écrite en séquences cinématographiques ; Henri Barbusse, après avoir présenté dans l’incipit la scène du « massacre », propose un long flashback qui nous emmène en Russie pour assister à l’enrôlement de ces soldats, avant de nous esquisser leur voyage, leur vie au front...

Mais, alors que ces soldats russes expriment déjà leur souhait de rentrer chez eux à la découverte de la révolution de février, « on pensa à les pousser dans une action militaire qui constituerait une grande diversion utile à tous égards ».

C’est pourquoi on lança la 1re Brigade du corps expéditionnaire russe à l’assaut du fort de Brimont. Les Russe traversèrent vingt-six lignes de fer barbelé, occupèrent les villages jusqu’au pied du fort de Brimont. Mais ils ne purent prendre celui-ci, les troupes françaises n’ayant pas collaboré à l’action par l’envoi de renforts, comme cela avait été convenu. Finalement, les Russes durent se retirer, sans autre résultat que d’avoir perdu soixante-dix pour cent de leur effectif.

Les autorités françaises décident alors d’éloigner ces soldats du front ; ils seront amenés à La Courtine, en Creuse. Mais l’« agitation » ne cesse pas pour autant : organisés en Soviet, ils refusent les ordres et demandent d’être renvoyés en Russie (cf. la notice « Comme rien ne vient à bout... »).

Henri Barbusse fait alors des mutins de La Courtine des précurseurs de la non-violence de Gandhi :

Les soldats russes ont hésité, ils ont discuté. Puis, bien que le mot de Révolution Russe les brûlât et que leurs cœurs fussent gagnés, ils n’ont pas agi en impulsifs, ni même en fanatiques. Ils n’ont pas été agressifs. Ils ont opposé l’inertie, et se sont laissés tuer — exactement comme l’ont fait quelques années plus tard les Hindous de Gandhi lorsqu’ils ont présenté leurs corps nus aux mitrailleuses, aux bombes et baïonnettes anglaises.

Avant de revenir au bombardement des mutins, Henri Barbusse insiste sur la complicité des autorités russes, plus particulièrement sur le rôle joué par Kerenski, alors ministre de la Guerre du second gouvernement provisoire :

Les autorités françaises disent aux autorités russes : « Reprenez-les chez vous, ou bien matez-les et nous vous aiderons. ». Mais, là-bas, dans un palais-frère, Kerenski a encore plus peur que les Français, de ces soldats de l’Idée. Ce dirigeant de la révolution a toujours eu peur de la révolution. Il ne se soucie pas de rapatrier des révolutionnaires. Il tergiverse, selon sa coutume, puis, pour toute réponse, il envoie des renforts sûrs à la 2e Brigade, ennemie de la 1re.

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