Monsieur Sarciret ou le crucifix de porcelaine Quelqu’un vient-il de mourir...

Marcel Jouhandeau, Monsieur Sarciret ou le crucifix de porcelaine in Chaminadour : contes, nouvelles et récits, Gallimard, collection « Quarto », 2006, p. 451-452.

© Éditions Gallimard
Tous les droits d’auteur de cette œuvre sont réservés. Sauf autorisation, toute utilisation de l’œuvre autre que la consultation individuelle et privée est interdite.

Quelqu’un vient-il de mourir dans la ville ? Madame Pô dépêche un des ses enfants ou petits-enfants, avec le Crucifix qui l’écrase sur son épaule, vers la maison du mort.

Voilà cinquante ans qu’elle prête aux morts l’image et l’on ne saurait dire ce qui va le plus loin du respect qu’éprouvent les vivants pour le Crucifix de Madame Pô ou de leur reconnaissance envers elle.

Voit-on passer dans une rue déserte ou sur la place du Marché le matin, le soir, le midi, quelqu’un des gens de Madame Pô, chargé du grand Bon Dieu de porcelaine, on dit : « Ce pauvre monsieur un tel vient de finir. Madame Pô le sait déjà et lui envoie son Crucifix. » Il est vrai qu’il n’y a rien de plus blanc dans la ville que ce Christ sur sa croix noire de buis, dressé au pied du lit de la vieille femme et qu’il n’y en a pas un pareil chez Monsieur le Curé ni dans l’église. Jamais Madame Pô ne se lave, mais elle nettoie son Christ avec une coquetterie de linges fins et d’essences parfumées.

Tristement ses ongles épais, racornis en griffes de poule, s’accrochent dans les plaies de Dieu à la toilette, avant que ses lèvres dures, sans chair, presque inexistantes de vieille femme aient essayé d’approcher la tête de mort et les deux tibias en bouquet sous les pieds de Jésus. Madame Pô dépose ici l’humilité du plus brûlant baiser d’amour et parachève son culte.

Le souci de Madame Pô ne s’apaise qu’après l’enterrement de ses morts. Le dernier mort existe seul au monde pour elle jusqu’à ce qu’on ait prononcé sur lui la dernière prière.

Les morts seuls peut-être existent pour elle.

Marcel Jouhandeau, Monsieur Sarciret ou le crucifix de porcelaine (Quelqu’un vient de mourir...)
© Éditions Gallimard
Tous les droits d’auteur de cette œuvre sont réservés. Sauf autorisation, toute utilisation de l’œuvre autre que la consultation individuelle et privée est interdite.

À propos de Monsieur Sarciret ou le crucifix de porcelaine

Monsieur Sarciret ou le crucifix de porcelaine est un conte qui dépeint une nouvelle fois les habitants de Guéret. Il fut publié dans La Revue Européenne en 1925 et repris dans Prudence Hautechaume en 1927.

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