L’Ombre de l’amour Quelle solitude !...

Marcelle Tinayre, L’Ombre de l’amour, Maiade éditions, 2007, p. 114-117.

© Maiade éditions

Quelle solitude !... D’un côté, la colline, tailladée par les cultures en échelle, monte, couronnée de châtaigniers tordus. De l’autre côté, le ravin se creuse, noir de bruyère sous des plaques de neige fondante. La Monadouze y tombe, en quatre sauts, dans un fracas d’enfer et un remous énorme d’écume, puis, sur les roches éboulées, elle fuit, oblique et chantante, vers les gours obscurs de l’Inferno.
Un éperon de rocher porte le cimetière qui avance au-dessus des cascades. Le mur retient les terres qui s’éboulent, et, sur la pointe de l’éperon, un noyer gigantesque semble défendre le triste petit enclos. Son ombre froide tue, en été, toutes les vies végétales, et des branches défeuillées, en hiver, contiennent, en un lacis noir, de grands morceaux bleus et verts du paysage.
Les gens de Monadouze hésitent à passer, le soir venu, devant ce cimetière isolé, et la petite chapelle toujours close qui s’élève en face. C’est là que, « dans le temps », le vieux Brandou a rencontré « la bête blanche », et que, dans des temps plus anciens, le bérou attendait les ivrognes attardés pour leur chevaucher les épaules.
Fortunade, qui traverse, chaque soir, ce carrefour, n’y est pas bien rassurée, malgré la confiance en Dieu... Ses pieds la conduisent, mais elle ferme les yeux pour ne pas voir la grille rouillée s’entr’ouvrir, peut-être, avec un aigre gémissement, et le noyer fantôme pencher sur le gouffre et se disloquer, entraînant la terre et les morts mêlés à ses racines... Voici, enfin, les maisons de Monadouze, celle du tisserand, celle des Buneil, celle de la Lionardoune. Voici l’église avec ses quatre cloches inégales, visibles par les quatre ouvertures du clocher. Le bedeau, sur le seuil, balaie la neige.
Des porcs courent ça et là, et répandent leur odeur repoussante, qui se mêle aux relents de l’étable. Ils sont familiers et ironiques, ces porcs limousins, tachetés de noir sur rose, et qui semblent encapuchonnés et culottés. Libres, ils font le service de la voirie, comme dit Cayrol, et, le soleil couché, ils réintègrent chacun sa bauge.
L’auberge épand au dehors une lueur de lampe, un parfum de friture, un bruit de voix. Les images et les cartes postales illustrées égaient ses petites fenêtres, et, derrière le rideau relevé, Fortunade aperçoit les pots de géranium, qui fleuriront au printemps, verts ou rouges comme les images d’Epinal.

Marcelle Tinayre, L’Ombre de l’amour (Quelle solitude !)
© Maiade éditions

L’œuvre et le territoire

S’attachant aux pas de Fortunade, de la maison du docteur Cayrol à l’auberge de Monadouze, Marcelle Tinayre évoque tout à la fois les cascades finissant dans l’Inferno et les légendes et croyances attachées à chaque élément de ce paysage nocturne.

À propos de L’Ombre de l’amour

C’est un pays mélancolique et délicieux, une Bretagne moins célèbre et moins profanée que l’autre... J’aime ses bruyères, ses roches, ses eaux translucides, son patois musical, sa pauvreté... Denise, y a-t-il encore des sorciers à Monadouze ? Honore-t-on les fontaines sacrées ? Mène-t-on à sainte Claquette les enfants bègues ou muets ? Pratique-t-on l’envoûtement avec le seau et le miroir ? Ne “forge”-t-on plus les gens dont la rate est malade ? La chasse volante et le bérou n’ont-ils pas déserté cette province livrée au progrès ? Plante-t-on encore, dans les champs ensemencés, une croix et quatre bouquets de paille en l’honneur du Christ et des Évangélistes ?...

C’est en ce pays de Monadouze, pendant littéraire de Gimel-les-Cascades, que Marcelle Tinayre situe l’essentiel de ce drame de l’Ombre de l’amour.
C’est là en effet que Jean Favières, jeune homme souffrant de la tuberculose, vient en convalescence, accueilli chez le docteur Cayrol et sa fille Denise.

Denise, de quelques années plus âgée que lui, est préposée à ses soins, une tâche dont elle va s’acquitter avec dévouement et compassion, car elle s’est donnée comme mission de le ramener à la vie.
Quant à la mystique Fortunade, qui aurait rêvé d’être sœur dans un couvent de Tulle pour s’occuper des malades, alors que ses parents veulent la marier, elle s’est trouvé elle-aussi un but : celui de ramener vers Dieu et la société des hommes le fils du vieux metje, le guérisseur-forgeron, ce Martial sauvage, bourru et rebelle dont tout le monde s’éloigne.
Mais sauront-elles répondre, l’une aussi bien que l’autre, aux sentiments qu’elles ont fait naître dans le cœur de ces deux hommes blessés dont les autres se détournent ? Sauront-elles échapper à cet amour masculin vers lequel la pitié les entraîne ? Est-ce de l’amour... ou n’est-ce que “l’ombre de l’amour” ?

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