Gerbe baude Quand la pluie vint...

Georges Magnane, Gerbe baude, Maiade éditions, 2014, p. 181-182.

© Maiade éditions

Quand la pluie vint, Olivier ne reconnut pas la forêt.
Une pénombre universelle s’était posée sur la terre, oppressante comme l’étreinte d’une main hostile. Une voix monotone roulait dans l’air, sourde et profonde, sans un sursaut, sans un soupir, sans un halètement, vaste comme une houle mais plus égale, plus morne : une voix de fin du monde. Toutes les couleurs, tous les reflets du soleil et de la verdure s’étaient abîmés dans la brume immobile et pesante, où les clairières se noyaient, où les friches de bruyère s’enfonçaient et se perdaient au bout de quelques pas. La poussière d’eau désagrégeait les contours des arbres proches, brouillait et dissolvait peu à peu toutes les formes. Dans les lointains, il ne restait qu’un gris cotonneux, hanté de silhouettes massives qui ressemblaient aux ombres de géants saisis à l’improviste et immobilisés dans l’affolement de quelque mêlée fantastique. Au creux des fourrés, la pluie grésillait à travers les feuilles comme du gravier fin ; au-dessus des taillis plus clairsemés, elle faisait un petit bruit rongeur, tenace, obsédant. Ce grignotement semblait s’attaquer au peu de lumière qui restait, pousser sournoisement le monde vers des ténèbres grises, plus aveugles que le noir de la nuit.
Olivier se hâtait vers les hautes futaies. Là, en quelques endroits, la brume reculait, comme tenue à distance par les bras énormes des arbres. Un jour blafard s’abritait encore dans l’épanouissement des dômes. Mais la pluie s’infiltrait partout ; elle frangeait de gris les hautes branches noires et courbait vers le sol les ramures plus minces ; elle coulait le long des écorces gluantes, dessinant des méandres et des cascades noirâtres ; elle accrochait des chapelets de gouttelettes aux longs fils des araignées ; elle faisait luire des petites flaques dans les recroquevillements des feuilles mortes. Sous ses pieds, Olivier sentait céder le sol gorgé d’eau. Gagné par une sorte de panique froide, il s’attendait à s’enfoncer tout à coup dans la boue, à s’engloutir aussi dans ce chaos qui avait anéanti sa forêt.
Il restait sous les plus grands chênes et marchait en rond, écoutant le lent égouttement qui se répercutait d’arbre en arbre, sans cesse repris, porté plus loin, plus loin, plus loin... Et il lui semblait que cet écho fuyait le long du temps, remontait jusqu’à l’origine sauvage et torturée de la race.

Georges Magnane, Gerbe baude (Quand la pluie vint...)
© Maiade éditions

L’œuvre et le territoire

Cet extrait, issu de la deuxième partie du roman, nous laisse entrevoir la dérive psychologique d’Olivier, contraint de se cacher dans la forêt.

À propos de Gerbe baude

Été 1940. Entraîné dans la débâcle, Olivier, un jeune citadin, est embauché dans une ferme du Limousin et suscite bientôt admiration et jalousie pour sa force et son acharnement au travail. Mais quel est donc le secret qu’il semble traîner derrière lui et qui le met en marge de la société paysanne, effarouchant même l’imprévisible Rina, d’abord séduite par cet homme différent ?
A la veille de la gerbe-baude, le grand repas qui fête la fin des moissons, un corps est retrouvé dans l’étang. Le coupable est tout trouvé, d’autant que, sans même savoir de quoi on l’accuse, le garçon a pris la fuite à l’approche des gendarmes. Alors, s’excluant lui-même pour une faute passée qui le hante, il va vivre traqué dans la forêt, affamé, épuisé, au bord de la folie, poursuivi davantage par un remords que par les hommes. Et quand on découvre qu’il n’est pour rien dans le crime dont on l’accuse, il est trop tard…

Maiade éditions

Gerbe baude est structuré en deux parties complémentaires. La première présente le héros et le drame par une succession de monologues, technique en vogue dans la littérature américaine de l’époque, et la deuxième décrit la dérive psychologique d’Olivier.
L’intrigue prend vie dans et autour du village natal de Georges Magnane qui choisit de mettre l’accent sur la ruralité ainsi que sur les personnages pittoresques qu’il a côtoyé lors de ses séjours en Haute-Vienne. Le conflit entre paysans et citadins est un thème omniprésent dans ce roman. Cette confrontation difficile entre les habitants de la campagne et ceux des villes pousse les paysans à être extrêmement méfiants envers ces hommes aux « vêtements trop bien repassés » ; la méfiance devient si forte qu’elle mène à l’exclusion.

On aurait dit un gars des villes et pas des plus francs. Pas tout à fait une gouape, non. Plutôt un de ces acrobates qui se montrent sur les planches, à demi nus, les jours de frairies, et qu’on retrouve dans les cafés avec des vêtements trop bien repassés, qui les déguisent.

Georges Magnane, Gerbe baude, Maiade éditions, 2014, p. 82.

Georges Magnane a également écrit le scénario de l’adaptation cinématographique de son roman, Nuit sans fin (1947), réalisée par Jacques Séverac qui a tourné notamment à Eymoutiers.

Initialement publié par la NRF en 1943 et épuisé depuis de nombreuses années, Gerbe baude et réédité par Maiade en 2014.

Localisation

Également dans Gerbe baude