Y a pas d’bon Dieu Protégée par son uniforme...

Jean Anglade, Y a pas d’bon Dieu, Presses de la Cité, 1993, p. 169.

© Presses de la Cité, un département de Place des éditeurs, 1993

Protégée par son uniforme vert foncé, elle osa sortir dans La Courtine. Se mêler à d’autres troubades. Elle se touchait l’oreille si l’un deux lui adressait la parole. Peu de passants civils la regardaient ; personne ne la remit. Elle longea l’étang de Grattadour, passa devant la gare, se promena par ces rues familières. Lorsqu’il lui arrivait d’aviser de loin une figure connue, elle plaçait une main devant sa bouche, faisait mine de se frotter le nez. Les cent débits de boisson étaient toujours fournis de clientèle. Et de même les autres commerces.

Français ou russes, les soldats continuaient de faire la prospérité du pays. En dépit des règlements qui leur interdisaient maintenant de franchir les limites des terrains militaires, les hommes de la 1re brigade se répandaient dans les environs, à pied, à cheval, en charrette. Jusqu’à Saint-Oradoux-de-Chirouze, Malleret et Magnat-l’Étrange où ils allaient rendre visite aux deux femmes, mère et fille, fameuses pour leur hospitalité. Quand ils revenaient, saouls comme des Polonais, ils se fiaient au cheval pour qu’il les ramenât au camp. Les voitures hippomobiles ont en effet sur les automobiles cette grande supériorité qu’elles peuvent rouler sans la main du conducteur. Toutefois, les donetz n’étaient pas du pays et les charrettes s’égaraient quelquefois.

Jean Anglade, Y a pas d’bon Dieu (Protégée par son uniforme...)
© Presses de la Cité, un département de Place des éditeurs, 1993

L’œuvre et le territoire

Nombreux sont les passages du roman à relater un supposé penchant très marqué des soldats russes pour la boisson.

On ne les vit jamais manger le savon ni les pâtes dentifrice en tartines, comme le voulaient de malveillantes légendes. En revanche, certains étaient capables de boire une chopine de rhum. Après quoi, ils se couchaient dans les fossés et dormaient jusqu’à l’aube sous les étoiles.

Jean Anglade, Y a pas d’bon Dieu, Presses de la Cité, 1993, p. 109.

La dépravation du contingent est une fois encore l’objet de cet extrait. Jeanne, qui s’est éprise du soldat russe Grigori, y apparaît habillée en homme, telle qu’elle le fait pour éviter d’être reconnue par la population locale.

Pierre Poitevin rend compte lui aussi de cette tendance des soldats à s’enivrer, sur fond de déclamations politiques entre loyalistes et bolcheviques :

Longues harangues des orateurs révolutionnaires, réfutation des loyalistes, provocation d’un côté, protestations de l’autre, on en vint à prendre les armes et à s’en menacer. Les hommes ont de l’argent et, à défaut de vodka, ils achètent du vin. Les têtes s’échauffent.

Pierre Poitevin, La Mutinerie de La Courtine : les régiments russes révoltés en 1917 au centre de la France, Payot, 1938, p. 49.

À propos de Y a pas d’bon Dieu

Ce roman, qui se veut inspiré de faits historiques, raconte l’histoire de Jeanne, enfant trouvée, recueillie par un curé du plateau de Millevaches, qui devient servante dans un hôtel de Sornac, en Corrèze. Un jour, un coiffeur de La Courtine la demande en mariage, sans que cela suscite son enthousiasme...

Elle se dégagea et le quitta, lui lançant un regard soupçonneux. Elle se demanda s’il ne méditait pas de l’embaucher dans sa boutique, à La Courtine, qui avait mauvaise réputation à cause d’un dicton : Qui va à La Courtine, mal y dîne.

Jean Anglade, Y a pas d’bon Dieu, Presses de la Cité, 1993, p. 53.

Sans illusions, elle accepte sa proposition et part pour ce vieux petit bourg. C’est à cette époque que de nombreux soldats russes, échauffés par la Révolution bolchévique dont on craint voir les idéaux prospérer parmi l’armée française, sont éloignés du front et envoyés en Creuse. Le destin de Jeanne rencontre alors celui d’un des meneurs de la mutinerie de la Courtine.

Dans son récit documenté de l’événement, le journaliste Pierre Poitevin évoque cette histoire :

Avec les derniers mutins, leur chef Globa est arrêté par trois lanciers loyalistes, loin du camp, sur la route de Saint-Setiers, alors qu’il tentait de s’enfuir avec quelques autres membres du Soviet. Sous bonne escorte, il est conduit à La Courtine, en passant par Sornac. Il n’opposa pas de résistance. Mais quelle ne fut pas la surprise des personnes présentes de voir dans la petite troupe des prisonniers une femme française. Cette dernière, bien connue à La Courtine, était mariée et son mari combattait sur le front. Dès avant la bataille, elle avait été rejoindre Globa dans le camp et elle partageait sa vie. Lorsque le meneur fut pris, en arrivant à La Courtine, par un chemin dérobé, elle regagna son domicile.

Pierre Poitevin, La Mutinerie de La Courtine : les régiments russes révoltés en 1917 au centre de la France, Payot, 1938, p. 157.

Localisation

Également dans Y a pas d’bon Dieu