Y a pas d’bon Dieu Pour le 14 Juillet...

Jean Anglade, Y a pas d’bon Dieu, Presses de la Cité, 1993, p. 186-187.

© Presses de la Cité, un département de Place des éditeurs, 1993

Pour le 14 Juillet, la brigade donna un concert de trompettes et de tambours, puis organisa une fête dans la cour de l’école primaire, offrant aux Felletinois et Felletinoises des rafraîchissements et des pâtisseries russes. Ces soldats se promenaient librement dans les rues de la ville et faisaient bien profiter les commerces de leur triple solde. Ils se rassemblaient sans préparation sur les places et entonnaient des chœurs mélancoliques qui évoquaient leurs steppes, leurs forêts de bouleaux, leurs champs de coton. Ou bien, sous les yeux ébahis des passants, ils jouaient au bouchon au milieu de la rue. Cela consistait à empiler sur un bouchon de liège une mise en pièces de monnaie, puis à renverser le tout d’une certaine distance avec une pierre plate. Cet exercice passionnant les occupait des heures. Il leur arrivait même d’y risquer des billets pliés en quatre. Les voitures de passage devaient les contourner.

L’un deux promenait en laisse une ourse d’assez petite taille appelée Miarka ; à ses commandements russes, elle dansait gracieusement en secouant son grelot. Les enfants lui jetaient des pommes – non pas mûres, mais vertes, ramassées sous les arbres – qu’elle mangeait avidement, le jus lui dégoulinait des badigoinces. Ses contorsions les faisaient crever de rire.

Les officiers recevaient volontiers sous leurs tentes les notables de la ville, avec qui ils s’entretenaient en français autour du samovar. Ou bien ils allaient aussi se baigner dans la Creuse, mêlés à leurs troubades. Mais il arriva une mésaventure à un capitaine et un lieutenant : on les vit revenir pieds nus de la rivière, sautillant sur les cailloux du chemin, parce que des soldats avaient volé leurs bottes.

Jean Anglade, Y a pas d’bon Dieu (Pour le 14 juillet...)
© Presses de la Cité, un département de Place des éditeurs, 1993

L’œuvre et le territoire

Scènes d’entente cordiale entre Russes et Felletinois lors des commémorations de la Fête nationale.

À propos de Y a pas d’bon Dieu

Ce roman, qui se veut inspiré de faits historiques, raconte l’histoire de Jeanne, enfant trouvée, recueillie par un curé du plateau de Millevaches, qui devient servante dans un hôtel de Sornac, en Corrèze. Un jour, un coiffeur de La Courtine la demande en mariage, sans que cela suscite son enthousiasme...

Elle se dégagea et le quitta, lui lançant un regard soupçonneux. Elle se demanda s’il ne méditait pas de l’embaucher dans sa boutique, à La Courtine, qui avait mauvaise réputation à cause d’un dicton : Qui va à La Courtine, mal y dîne.

Jean Anglade, Y a pas d’bon Dieu, Presses de la Cité, 1993, p. 53.

Sans illusions, elle accepte sa proposition et part pour ce vieux petit bourg. C’est à cette époque que de nombreux soldats russes, échauffés par la Révolution bolchévique dont on craint voir les idéaux prospérer parmi l’armée française, sont éloignés du front et envoyés en Creuse. Le destin de Jeanne rencontre alors celui d’un des meneurs de la mutinerie de la Courtine.

Dans son récit documenté de l’événement, le journaliste Pierre Poitevin évoque cette histoire :

Avec les derniers mutins, leur chef Globa est arrêté par trois lanciers loyalistes, loin du camp, sur la route de Saint-Setiers, alors qu’il tentait de s’enfuir avec quelques autres membres du Soviet. Sous bonne escorte, il est conduit à La Courtine, en passant par Sornac. Il n’opposa pas de résistance. Mais quelle ne fut pas la surprise des personnes présentes de voir dans la petite troupe des prisonniers une femme française. Cette dernière, bien connue à La Courtine, était mariée et son mari combattait sur le front. Dès avant la bataille, elle avait été rejoindre Globa dans le camp et elle partageait sa vie. Lorsque le meneur fut pris, en arrivant à La Courtine, par un chemin dérobé, elle regagna son domicile.

Pierre Poitevin, La Mutinerie de La Courtine : les régiments russes révoltés en 1917 au centre de la France, Payot, 1938, p. 157.

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