Le Docteur Herbeau Plus impitoyable que le temps

Jules Sandeau, Le Docteur Herbeau, G. Charpentier, 1882, p. 67-68.

Plus impitoyable que le temps, M. Riquemont était venu, et, avec ce tact exquis qu’il apportait eu toute chose, il avait remis à neuf et façonné à son image ce vénérable et poétique débris. La fleur de lis de la girouette s’était vue détrônée par un chasseur de fer-blanc, précédé d’un chien en arrêt. Les murs, dépouillés de leur robe de fleurs et de feuillage, avaient été blanchis à la chaux. L’écusson seigneurial était tombé sous le marteau. M. Riquemont avait fait abattre les tourelles pour anéantir tout vestige de féodalité. Il se vantait d’avoir aboli dans ses domaines la dîme, la corvée et le droit du seigneur. Il avait fait une écurie de la chapelle. Louise avait supplié vainement pour qu’on en fît du moins un colombier. Le château n’avait pas subi à l’intérieur une profanation moins complète. On s’était chauffé tout un hiver avec les boiseries de chêne, et M. Riquemont les avait remplacées par un papier représentant des Chinois en palanquin et des Indiens sur des éléphants.

Jules Sandeau, Le Docteur Herbeau (Plus impitoyable que le temps...)

L’œuvre et le territoire

L’aménagement de son château par M. Riquemont est l’occasion pour Jules Sandeau de préciser encore combien ce personnage est grossier, rustre, et de signaler, par petites touches, les « ambitions » politiques qui se révèleront à la fin du roman, au moment des journées révolutionnaires de 1830.

En acquérant le château d’un noble ruiné, M. Riquemont avait oublié de s’approprier en même temps la grâce, le savoir-vivre et les manières élégantes des hôtes qu’il avait remplacés. C’était un de ces campagnards enrichis qui ne parviennent jamais à briser la forme du moule à fromage où Dieu les a coulés, un de ces châtelains d’hier, dont la seigneurie sent toujours un peu l’étable à vaches d’où elle est sortie. Celui-là sentait l’étable moins encore que l’écurie.

Jules Sandeau, Le Docteur Herbeau, G. Charpentier, 1882, p. 16-17.

Le « château » se trouve a priori à environ une heure de cheval de Saint-Léonard ; là, M. Riquemont possède un domaine qu’il a l’occasion de passer en revue suite à un violent orage.

À propos de Le Docteur Herbeau

Saint-Léonard, années 1820. Le docteur Herbeau pratique la médecine dans cette petite ville du Limousin qui semble n’avoir jamais connu autre docteur. Esprit fin, éclairé, le docteur se prend d’amour pour l’une de ses patientes, la jeune Louise, mariée au rustre mais riche Riquemont, « châtelain » des environs. Cette passion, que Louise ne perçoit pas, trouvant dans le docteur un chaleureux ami, une présence paternelle, mais finalement perçue par M. Riquemont, l’amènera à sa perte, alors même qu’un jeune diplômé en médecine de la Faculté de Paris vient de s’installer à Saint-Léonard. À cela s’ajoute la cruelle désillusion d’un fils, Célestin, parti sur ses traces à la faculté de Médecine de Montpellier ; son retour sera bien cruel et aura tout, littéralement, de celui du fils prodigue.

Jules Sandeau, profite de ce « portrait », pour égratigner la petitesse des habitants des petites villes de province, où règnent les ragots, le dénigrement et les mesquines jalousies...

Une quinzaine d’années après la publication du Docteur Herbeau, Henri Alexandre Flour de Saint-Genis, dans une de ses Lettres sur le Limousin, s’il ne peut que louer la qualité du roman de Jules Sandeau, ne manque pas de notifier à son « maître » sa grande déception de n’avoir croisé ni ce bon docteur, ni Louise, sa charmante patiente, de n’avoir rien retrouvé des lieux de cette intrigue...

[...] Jules Sandeau a publié, il y a quelques années déjà, son meilleur roman, Le Docteur Herbeau. Il a placé à Saint-Léonard le lieu où se déroule ce drame intime qui touche à bien des replis cachés du cœur et qui effleure l’une des plaies vives de notre société factice. J’ai voulu voir les lieux décrits dans son livre, visiter la maison du docteur (petite), mais à l’intérieur élégant et habilement disposé. Il est vrai, dit l’auteur, que les cheminées fumaient ; qu’il fallait passer par la cuisine pour arriver à la salle à manger, que le tapis étaient proscrits, le carreau glacé ; qu’on y gelait en hiver, on y grillait en été... C’était d’ailleurs un véritable bijou. Je voulais parcourir le vieux castel de Riquemont, dont la girouette fleurdelisée criait au vent sur la tringle rouillée, dont l’écusson seigneurial se cachait humblement sous des touffes de pariétaires. Je voulais voir le docteur, Louise, cette jeune femme incomprise et gracieuse ; le robuste hobereau, son aveugle mari et même Colette, cette jument émérite, dont le pied lent et sûr parcourait chaque jour les sentiers des montagnes pour conduire son maître au chevet des malades. Et voilà que nul à Saint-Léonard n’a connu le docteur Herbeau, et tout me fait craindre que Sandeau, s’il est venu dans le Berry, n’a pas poussé jusqu’au Limousin.

Henri Alexandre Flour de Saint-Genis, Lettres sur le Limousin, Les Ardents Éditeurs, 2013, p. 68-69.

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