Les Chroniques d’Aubos Pigerolles, come back

Laurent Bourdelas, Les Chroniques d’Aubos, Le Luy de France, 2006, p. 27-29.

© Le Luy de France

C’est un retour incessant, comme celui d’un chevalier s’approchant encore et encore de Brandigan, la forteresse du roi Evrain ; j’y cherche cette étrange aventure ayant pour nom Joie de la Cour, mais dont on dit qu’elle n’apporte que deuil et douleur. Désormais, les lieux sont gardés par de hautes éoliennes blanches, grands donjons tournoyant aux vents qui glacent les os. Qu’y a-t-il au bout de ce chemin bordé de vaches rousses et de ruches, que nous empruntions adolescents avec insouciance ? Si je parvenais à l’emprunter à l’envers, trouverais-je la chambre parfumée d’encens, de myrrhe et d’aloès, et serais-je convié à un souper d’oiseaux, de fruits et de vins délicieux ? Si je poursuivais à travers prairies pâles et forêts de résineux, pourrais-je m’allonger sur le lit d’argent couvert d’un drap brodé d’or sur lequel m’attendrait la Dame inconnue et belle, aux longs cheveux fins enserrées par la ferronnière comme les fées de mon enfance ?

Que faisions-nous en ces temps anciens à Pigerolles ? C’était en juin, nous déambulions sous les étoiles entre le village et cette prairie au bout du chemin, celui qui prend presque en face du petit cimetière clos où des roses se figent sous la neige en décembre. Le monde vacillait, nous l’ignorions. Nous avions les cheveux mi-longs, des sweat et des jeans effrangés, des pataugas peut-être. Nous attendions sans savoir quoi - la vie, sans doute (la mienne est en partie restée accrochée aux faîtes des arbres, là-bas).

Si je prends place dans le lit merveilleux, je sais que surgira de l’ombre Mabonagrain, le neveu du roi, lourdement armé, et qu’il me tranchera la tête, comme à tous les autres avant moi : sur chaque pieu qui borde le chemin, des heaumes sont plantés et sous chaque heaume, saigne une tête. On dit aussi que ce sont les pales des éoliennes qui coupent proprement le cou des candides voyageurs. Pourtant, je sais depuis toujours que ce lieu est à moi. Lorsque j’allais à La Courtine, saluant au passage l’enfant au poing levé de Gentioux me rappelant la vacuité de nos combats, immanquablement, deux chiens noirs venaient se coucher au milieu de la route, à Pigerolles. Si j’avais tourné la tête, j’aurais aperçu le cor pendu au tronc d’un arbre qui attend depuis des siècles celui qui parviendra à le faire résonner et dont la gloire et la renommée feront enfin la Joie de la Cour. Mais je n’étais pas encore prêt à éteindre les malédictions.

C’était il y a trente ans, et le monde vacille encore, et Pigerolles existe encore : maisons de pierre, église, vieille école transformée, cimetière enclos pour éviter aux morts allongés la morsure cruelle du froid. Les grandes pales tournent comme pour passer le temps. D’autres chiens viennent à moi et l’enfant de Gentioux lève toujours le poing. J’ai enfin compris la vacuité de nos combats. Je sais qui je suis ou presque (the fool on the hill).

Je sais qui ira jusqu’au bout du chemin, jusqu’à Brandigan, jusqu’à mon adolescence : mon fils blond, qui croit déjà que l’on traverse la vie dans un sous-marin jaune.

Laurent Bourdelas, Les Chroniques d’Aubos (Pigerolles...)
© Le Luy de France

L’œuvre et le territoire

Ce texte est la réinterprétation des souvenirs d’adolescence de l’auteur à Pigerolles au miroir du roman arthurien. L’auteur a toujours pensé que Brocéliande pourrait se situer en Limousin.

À propos de Les Chroniques d’Aubos

Laurent Bourdelas a réuni, dans Chroniques d’Aubos, des textes épars écrits entre 2001 et 2005. Les premières pages sont consacrées à cette maison où il habite depuis 1995. Une sorte de serre où fleurissent les poèmes et les textes. Non sans tristesse, il voit pousser autour de son domaine les pavillons roses. L’auteur regrette le temps des châteaux. Dans les forêts environnantes où vaque son imagination, il croise parfois les fantômes des moines, des seigneurs et des bandits. Mais sous les coups de feu des chasseurs, les ombres s’effacent et la rêverie s’effondre comme une biche blessée. Bourdelas compare le Limousin au Far West. Dans ces décors peuplés de vaches limousines passe parfois une mobylette orange. L’écrivain l’observe avec malice et s’interroge sur la vie de l’étrange cavalier qui chevauche ce pétaradant destrier. Laurent Bourdelas sort souvent des sentiers battus. En le suivant, le lecteur découvre des sites insolites et mystérieux. [...] À travers les regards que porte l’auteur sur l’existence, sur son environnement, le lecteur se retrouve. Il perçoit les mêmes émotions, les mêmes sensations. Laurent Bourdelas sait faire parler son cœur. Il y a dans ce texte une grosse épaisseur émotionnelle.

(Jean-François Julien)

Bonus

  • MP3 - 4.5 Mo
    Cet extrait des Chroniques d’Aubos (Pigerolles...) lu par Laurent Bourdelas
    Lecture enregistrée en 2012 par le CRL en Limousin.
    © Le Luy de France

Localisation

Également dans Les Chroniques d’Aubos