Jeanne Perdu dans ses pensées...

George Sand, Jeanne, Bibliothèque électronique du Québec, p. 33-36.

Perdu dans ses pensées et repassant dans son esprit les pompeuses descriptions de la Gaule poétique de Marchangy, il laissa sur sa gauche le camp romain de Soumans, et se dirigea, un peu à l’aventure, vers la montagne de Toull qu’il s’était promis de visiter avec attention, et qu’il n’avait jamais vue que de loin. En dépit des instances de sa mère, il n’avait voulu se faire accompagner d’aucun guide, d’aucun domestique, afin de mieux se livrer à ses impressions dans la solitude, et peut-être aussi de braver plus de hasards.

Il passa devant le mélancolique cimetière de Pradeau, jeté au flanc de la colline, comme un appel aux prières du voyageur, et se guidant sur les nombreuses croix de pierre blanche plantées, comme des vedettes, de distance en distance, pour prévenir les accidents au temps des neiges, il arriva enfin vers onze heures du matin au pied de la montagne de Toull.

La montagne de Toulx ou plutôt Toull-Sainte-Croix est une antique cité gauloise conquise par les Romains sous Jules César, et détruite par les Francs au IVe siècle de notre ère. On y trouve des antiquités romaines, comme à peu près partout en France ; mais là n’est pas le mérite particulier de cette ruine formidable. Ce qui en reste, cet amas prodigieux de pierres à peine dégrossies par le travail, et où l’on chercherait en vain les traces du ciment, ce sont les matériaux bruts de la primitive cité gauloise, tels que les employaient nos premiers pères. Au temps de Vercingétorix, trois enceintes de fascines et de terre battue, revêtues de pierres sèches, s’arrondissaient en amphithéâtre sur le flanc de la colline. La colline s’est exhaussée depuis de toute la masse des matériaux qui formaient la ville, et maintenant c’est littéralement une haute montagne de pierres, sans végétation possible, et d’un aspect désolé. Une quinzaine de maisons et une pauvre église, avec la base d’une tour féodale et un seul arbre assez mal portant, forment au sommet du mont une misérable bourgade. Et voilà ce qu’est devenue une des plus fortes places de défense du pays limitrophe entre les Biturriges et les Arvernes, territoire vague que les nouvelles délimitations ont fait rentrer assez avant dans la circonscription du département de la Creuse, mais qui jadis a été alternativement Berri et Marche, Combraille et Bourbonnais. Le comté de la Marche était lui-même une formation du moyen âge, qui se resserrait ou s’étendait au gré du destin des batailles, et selon les vicissitudes de la fortune de ses princes. Toull fut, au moyen âge, l’extrême frontière du Berri sur la limite du Combraille. C’était l’ancienne division gauloise. Le Combraille était le pays des Lemovices. La division des départements est admirable en tous points, sauf celui de jeter un dernier voile d’oubli sur l’histoire déjà assez obscure des petites localités.

George Sand, Jeanne (Perdu dans ses pensées...)

L’œuvre et le territoire

De retour à Boussac, Guillaume se décide à visiter les alentours et plus spécialement le village de Toulx-Sainte-Croix qui, en ce savant XIXe siècle, peut se targuer d’une grande richesse archéologique, qui semble être, encore aujourd’hui, discutée...

Guillaume avait mis pied à terre, et à chaque pas il s’arrêtait pour examiner les pierres qui s’élevaient en monceaux blanchâtres sur les deux marges du chemin. En les retournant il cherchait à y retrouver une trace de travail humain ; et comme il n’en apercevait qu’un grossier et à peine sensible, il commençait à regarder comme très conjecturale l’existence de la capitale des Cambiovicenses, lorsque le paysan, devinant sa pensée, lui dit :

« C’était de la bâtisse, monsieur, n’en doutez point. Il y en a ici de deux sortes, une si bien cimentée qu’on ne peut séparer la pierre du mortier (mais celle-là est rare, et il faut creuser pour la rencontrer) ; l’autre, qui est plus ancienne, et qui n’a jamais dû être gâchée qu’en terre. C’était, à ce qu’il paraît, la manière de bâtir dans les temps anciens, du temps des Gaulois, il y a au moins deux cents... bah ! qu’est-ce que je dis ? au moins quatre cents ans !...

(George Sand, Jeanne, Bibliothèque électronique du Québec, p. 39-40)

Et, tout comme le site des Pierres Jaumâtres, ce mont est le pays des contes, des légendes, de la superstition...

– C’est qu’il faut vous dire, repartit Guillaume de Boussac, qu’il y a une tradition, une légende sur cet endroit-ci. Vous n’ôteriez pas de la tête de nos paysans, à ce que prétend Marsillat, qu’un trésor est enfoui dans cette région.
– Cette croyance les rend fous, dit Marsillat. Les uns supposent ce trésor enterré sous ces pierres druidiques ; d’autres le cherchent plus loin, dans la montagne de Toull-Sainte-Croix, que vous voyez, à une heure de chemin d’ici.

(George Sand, Jeanne, Bibliothèque électronique du Québec, p. 16.)

À propos de Jeanne

Au décès de sa mère, Tula, Jeanne, jeune bergère de Toulx-Sainte-Croix, est invitée par Guillaume de Boussac au château de Boussac pour se mettre au service de sa mère, désireux de se faire pardonner le renvoi injuste de Tula, sa nourrice.
Elle va y déclencher les passions. Trois hommes la désire : Guillaume de Boussac, un jeune aristocrate mélancolico-rêveur, Marsillat, un avocat en quête de bonnes fortunes paysannes et sir Arthur, un riche Anglais au cœur noble. Mais sa grande beauté déclenche aussi les craintes et les jalousies de Madame de Charmois, femme du sous-préfet, qui voit en elle une rivale pour sa fille en quête d’un mari.
Mais Jeanne reste imperturbablement indifférente aux sentiments qu’elle provoque, se refuse à tout mariage au nom d’un vœu fait autrefois à sa mère.

Jeanne est le roman de deux premières pour George Sand. C’est en effet la première fois que l’auteure s’essaie, en cette année 1844, à la publication en feuilleton (dans le Constitutionnel) ; cependant, elle ne se conforme pas au genre, ne se soumettant pas au suspense de fin de livraison, comme elle l’explique dans une notice qu’elle rédige en 1852, s’associant à Balzac dans cette volonté de ne pas finir un chapitre sur une péripétie intéressante, qui devait tenir sans cesse le lecteur en haleine, dans l’attente de la curiosité ou de l’inquiétude.

Tel n’était pas le talent de Balzac, tel est encore moins le mien. Balzac, esprit plus analytique, moi, caractère plus lent et plus rêveur, nous ne pouvions lutter d’invention et d’imagination contre cette fécondité d’événements et ces complications d’intrigues. [...] nous n’avons pas voulu l’essayer, non par dédain du genre et du talent d’autrui [...] Nous n’avons pas voulu l’essayer, par la certitude que nous sentions en nous de n’y pas réussir et d’avoir à y sacrifier, des résultats de travail qui ont aussi leur valeur, moins brillante, mais allant au même but.

C’est également la première incursion de George Sand dans le genre du roman champêtre, comme Sainte-Beuve le note le 18 février 1850, dans une de ses chroniques réunies dans ses Causeries du lundi (volume I) :

Le roman de Jeanne est celui dans lequel elle a commencé de marquer son dessein pastoral. Pourtant le personnage de Jeanne, la bergère d’Ep-Nell, est bien poétique, bien romanesque encore ; les souvenirs druidiques interviennent dès les premières pages pour agrandir et idéaliser la réalité.

George Sand note, quant à elle, dans la notice de 1852 : Jeanne est une première tentative qui m’a conduit à faire plus tard la Mare au Diable, le Champi et la Petite Fadette.

Mais, pour champêtre que soit Jeanne, George Sand laisse apparaître dans ce roman ses idées républicaines voire socialistes ; ainsi, Marie, la sœur de Guillaume de Boussac, peut déclarer : je sais que Jeanne est notre égale, Guillaume [...] aucune de mes amies du couvent ne m’a inspiré la confiance et le respect que Jeanne m’inspire.

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