Patrimoine & Citoyenneté

À l’occasion des Journées européennes du patrimoine 2016 consacrées à la citoyenneté, GéoCulture — Le Limousin vu par les artistes vous proposait de plonger au cœur du XIXe siècle aux côtés de personnalités « limousines » républicaines. Ainsi, à travers les destins croisés de George Sand, Martin Nadaud, Émile de Girardin, Pierre Leroux... nous vous invitons à suivre les soubresauts de l’idéal républicain, à questionner la mise en œuvre partielle du suffrage « universel », à découvrir les aléas de la liberté de la presse, qui se voit reconnue parallèlement à la mise en place des lois sur l’instruction en 1881.

En cette année 2017 riches d’échéances électorale, nous vous proposons de redécouvrir ce Focus.

Suffrage universel hésitant, République chancelante

Puisque, grâce à la Révolution de 89, tout homme est un citoyen, il est indispensable de reconnaître que tout citoyen est un homme, que par conséquent nul ne peut disposer des biens et de la vie de son semblable sans le consulter. Ce n’est pas parce que l’Empire en a disposé par surprise qu’une république a le droit d’agir de même et de sacrifier l’homme à l’idée, l’homme fût-il stupide et l’idée sublime.

George Sand, Journal d’un voyageur pendant la guerre (9 février 1871)

En 1870-1871, après la chute de l’Empire et la proclamation de la République, alors que la guerre franco-prussienne fait rage, quelques jours seulement avant que ne se déclenche la Commune de Paris, George Sand, dans son Journal d’un voyageur pendant la guerre, revient, par petites touches, sur presque un siècle de bouleversements politiques. En effet, le XIXe siècle s’ouvre sous le régime du Consulat, se transformant bien vite en Premier Empire, suivi de l’expérience de la monarchie constitutionnelle (Restauration puis Monarchie de Juillet) ; puis vient la Seconde République, suite à la Révolution de 1848, bien vite mise à mal par le coup d’État du 2 décembre 1851, qui mène au Second Empire qui s’achève en 1870, faisant place à la IIIe République.

On le voit, en meublant ainsi mon imagination de tous ces faits militaires, mon père croyait bien avoir fait de son fils un bonapartiste, et il en fit aussitôt après la révolution de 1830, un républicain.

Martin Nadaud, Mémoires de Léonard, ancien garçon maçon, Duboueix, 1895, p. 24.

Le mitan du siècle marque une période charnière dans l’histoire de l’idéal républicain : ainsi, après les espoirs populaires « déçus » de la Révolution de Juillet et l’expérience de la monarchie constitutionnelle, la Révolution de 1848 amène, après dix-huit années d’attente, le retour de la République.

Par la proclamation de la république, le rêve de ma jeunesse éta[i]t réalisé [...]

Martin Nadaud, Mémoires de Léonard, maçon de la Creuse, Duboueix, 1895, p. 296.

La proclamation de la République permet également de retrouver l’exercice de l’expression de la souveraineté populaire, cette « arme invincible » (George Sand), cette « arme de délivrance » (Martin Nadaud) qu’est le suffrage universel (Le gouvernement provisoire arrête en principe et à l’unanimité que le suffrage sera universel et direct sans la moindre condition de cens.)

C’est une arme invincible dont le peuple n’a pas encore su faire usage et qui s’est retournée contre lui-même dans un premier essai. Son éducation politique se fera plus vite qu’on ne pense et l’égalité progressive, mais ininterrompue dans sa marche, peut et doit sortir du principe de sa souveraineté de droit.

George Sand, lettre à Joseph Mazzini, le 15 juin 1848.

J’arrive à l’immortelle révolution de 1848 que nous saluâmes avec tant de joie et un enthousiasme si complet.
Cette date, mes amis, mériterait d’être gravée dans le cœur et dans les sentiments de nos vaillantes populations. Oui, l’année 1848 a mis dans les mains du peuple l’arme de délivrance, l’arme à laquelle paysans et ouvriers des villes devront leur salut : le suffrage universel.

Martin Nadaud, « Aux électeurs du département de la Creuse », Discours de Martin Nadaud à l’Assemblée législative (1849-1851). Questions ouvrières en Angleterre et en France, Coopération typographique, 1884 [disponible sur Gallica].

Martin Nadaud se voit même désigné, lors d’une réunion de Creusois habitant Paris se déroulant à la Sorbonne, candidat pour la Creuse pour la future Assemblée constituante 1848, convoquée début mars et élue dans la seconde moitié du mois d’avril.

Enfin, on me fit place, et après beaucoup de bousculades, on me poussa à la tribune. Ému, je ne le fus pas du tout. J’appartenais depuis longtemps à la fraction la plus radicale du parti républicain ; je tombai à bras raccourcis sur Émile de Girardin qui était depuis longtemps le député de notre arrondissement de Bourganeuf, puis sur tous nos anciens députés de la Creuse, et je rejetai d’un bloc, tous ces jeunes candidats qui étaient venus à Paris pour capter les voix de notre population. Je conseillai finalement à la réunion de rejeter tous ces faiseurs de promesses qui se mêlaient au peuple pour la première fois et dont le républicanisme me paraissait bien tiède et bien douteux. [...]

Au moment où je regagnais ma place, un grand et beau jeune homme, serré dans une redingote grisâtre et très correctement vêtu, s’élança à la tribune.

« Citoyens, ajouta-t-il, la réunion a déjà entendu beaucoup de candidats, j’en ai un de plus à lui présenter, c’est l’orateur qui descend de la tribune. Celui-là connaît le peuple, il parle son langage, il connaît ses besoins ; vos aspirations sont les siennes ; il ne peut vouloir que ce que vous voulez vous-mêmes.

Je vous propose de rejeter tous ces jeunes ambitieux qui ne cherchent qu’à se faire un jeu de notre crédulité et de notre excessive franchise. »

Martin Nadaud, Mémoires de Léonard, ancien garçon maçon
Martin Nadaud, Mémoires de Léonard, ancien garçon maçon, Duboueix, 1895, p. 303-304.

Cette aspiration à une représentation pleinement populaire, de voir le peuple investir les institutions républicaines apparaît également chez George Sand.

D’un bout de la France à l’autre, il faut que chacun aide la République et la sauve de ses ennemis. Le désir, le principe, le vœu fervent des membres du gouvernement provisoire est qu’on envoie à l’Assemblée nationale des hommes qui représentent le peuple et dont plusieurs, le plus possible, sortent de son sein.

[...] Il n’est plus question de vanité ni d’ambition comme on l’entendait naguère. Il faut que chacun fasse la manœuvre du navire et donne tout son temps, tout son cœur, toute son intelligence, toute sa vertu à la République. Les poètes peuvent être, comme Lamartine, de grands citoyens. Les ouvriers ont à nous dire leurs besoins, leurs inspirations.

George Sand, lettre à Charles Poncy, 9 mars 1848.

L’auteure peut se prévaloir de cette aspiration du gouvernement provisoire car elle participe à la jeune République, notamment par la rédaction de circulaires gouvernementales — comme elle l’évoque dans une lettre à son fils Maurice, alors maire de Nohant, le 24 mars.

Me voilà déjà occupée comme un homme d’Etat. J’ai fait deux circulaires gouvernementales aujourd’hui, une pour le ministère de l’instruction publique, et une pour le ministère de l’intérieur. Ce qui m’amuse, c’est que tout cela s’adresse aux maires, et que tu vas recevoir par la voie officielle les instructions de ta mère.

Ah ! ah ! monsieur le maire ! vous allez marcher droit, et, pour commencer, vous lirez, chaque dimanche, un des Bulletins de la République à votre garde nationale réunie. Quand vous l’aurez lu, vous l’expliquerez, et, quand ce sera fait, vous afficherez ledit Bulletin à la porte de l’église. Les facteurs ont l’ordre de faire leur rapport contre ceux des maires qui y manqueront. Ne néglige pas tout cela, et, en lisant ces Bulletins avec attention, tes devoirs de maire et de citoyen te seront clairement tracés.

Cependant, cette fièvre révolutionnaire républicaine, malgré le rappel de la devise de la République, Liberté, Égalité, Fraternité, ne débouche pas sur l’universalité, les femmes restant exclues de la vie politique, ne pouvant voter et encore moins prétendre à être élues, demeurant dans la dépendance de leur mari, même lorsqu’elles en sont divorcées...

Je suis femme, c’est-à-dire mineure, séparée de mon mari légalement, et cependant toujours sous sa dépendance pour les affaires d’argent, tant les lois protègent mon sexe ! Je ne peux pas donner d’hypothèque sur ma propriété.

George Sand, lettre à Charles Poncy, le 26 septembre 1850.

Situation que George Sand a déjà eu l’occasion de dénoncer au cours des années 1830 à travers Valentine, Lélia, Jacques, romans de protestation contre l’esclavage des femmes et le mariage qui en fait de perpétuelles mineures. (Claude Latta, « Du Berry au Limousin : George Sand, Pierre Leroux, Victor Borie, Grégoire Champseix, Pauline Roland et les autres... (1830-1851) » in George Sand : Terroir et histoire, Presses universitaires de Rennes, 2006 [disponible en ligne])

Cette révolution c’est bien sûr et surtout la proclamation du « suffrage universel », le 2 mars 1848. Les guillemets s’imposent, car l’universalité de 1848 est exclusivement pensée comme masculine.

Seules quelques voix isolées, en particulier au sein du journal La Voix des femmes, dénoncent la non-participation politique des femmes.

George Sand, pourtant avocate de la cause des femmes, ne les suit pas, au nom de la priorité des droits civils sur les droits politiques : « Les femmes doivent-elles participer à la vie politique ? Oui un jour, je le crois avec vous, mais ce jour est-il proche ? Non, je ne le crois pas, et pour que la condition des femmes soit ainsi transformée, il faut que la société soit transformée radicalement. »

Emmanuel Fureix, Le Siècle des possibles (1814-1914)
Emmanuel Fureix, Le Siècle des possibles (1814-1914), PUF, 2014.
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Si Martin Nadaud n’obtient pas la confiance de ses concitoyens creusois et donc de siège à l’Assemblée constituante, il est élu à l’Assemblée nationale en 1849 mais cette législature se voit interrompue suite au coup d’État du 2 décembre 1851. Ce n’est que vingt-cinq années plus tard, en 1876, après l’exil, son retour, son engagement aux premières heures de la IIIe République, que Martin Nadaud retrouve les bancs de l’Assemblée nationale.

Au cours de ses multiples mandats, Martin Nadaud n’a de cesse de défendre les intérêts des ouvriers, du peuple. Ainsi, il s’exprime, dès 1849, en faveur de la liberté de réunion et de coalition des ouvriers ; en 1879, il dépose un projet de loi sur la mise en place de caisses de retraite ; il se prononce pour la suppression du livret ouvrier ; en 1888, il intervient afin de faire interdire le travail de nuit pour les femmes, ne pouvant être occupées que de six heures du matin à six heures du soir pendant cinq jours de la semaine (le samedi ne devant être alors travaillé que sept heures...), œuvrant à la limitation de la durée de la journée de travail ; en 1878, après une session d’inspection de prisons, il intervient à la Chambre afin d’inciter à la création de sociétés philanthropiques d’aide aux prisonniers libérés, s’insurgeant avec vigueur contre l’organisation du travail dans nos prisons, qui était dans les mains de quelques exploiteurs, qui rongeaient l’État aussi bien que les malheureux condamnés.

Profondément pénétré de cette pensée, que le régime des prisons tel qu’il existe en France, au lieu de moraliser le condamné, achève, dans la plupart des cas, de le pervertir. En effet, il ne suffit pas de punir le malfaiteur et surtout l’enfant en bas-âge, mais de l’empêcher de tomber dans le crime.

Martin Nadaud, « Du régime des prisons » in Discours et conférences de Martin Nadaud (1870-1878), tome II, Bétoulle, 1889, p. 334.

Il faut pourtant faire revivre ces sociétés tutélaires, car si nous abandonnons les prisonniers libérés à leur sortie de prison, tout le bien que nous aurons pu leur faire sous clé sortira rapidement de leur cœur.

Martin Nadaud, Mémoires de Léonard, ancien garçon maçon, Duboueix, 1895, p. 422.

Élu au Conseil municipal de Paris en 1871, Martin Nadaud intervient en faveur de la construction du métro qu’il avait découvert au cours de son exil à Londres, du grand emprunt de Paris pour la réalisation des grands travaux hausmanniens, avec la concession de lots de travaux à des associations d’ouvriers. Par là, il rappelle ainsi d’une certaine façon le propos tenu au cours de son bref premier mandat de député (7 mai 1850) : Vous le savez, à Paris, lorsque le bâtiment va, tout va, l’activité de chacun se décuple. (Discours de Martin Nadaud à l’Assemblée législative (1849-1851), Coopération typographique, 1884, p. 71), très vite devenu Quand le bâtiment va, tout va, à l’influence évidente sur Gosciny et Uderzo lorsqu’ils réalisent en 1968 le dessin animé Astérix et Cléopâtre...

De retour d’exil suite à la proclamation de la République en septembre 1870, Martin Nadaud se voit nommé préfet de la Creuse par Gambetta le 6 septembre. Rapidement, il se présente aux élections législatives de 1871 mais ne parvient pas à obtenir de siège. C’est au cours de cette campagne électorale qu’il retrouve, à Boussac, George Sand qui a quitté Nohant par crainte non pas tant de la guerre que de l’épidémie qui y sévit.

Mais ces deux républicains se connaissent déjà, Martin Nadaud ayant même été amené en 1852, alors qu’il doit s’exiler, à interdire à George Sand de plaider sa cause.

A peine le décret d’exil fut-il rendu contre moi, que j’eus à défendre à une très digne femme, Mme George Sand, de faire la moindre démarche en ma faveur, auprès du triomphateur, comme elle en avait manifesté l’intention.

Martin Nadaud, Mémoires de Léonard, ancien garçon maçon, Duboueix, 1895, p. 503-504.

George Sand, cependant, écrit à de nombreuses reprises à l’Empereur, parvient à obtenir une « audience », saisit les membres de son gouvernement... toujours sollicitant la clémence pour ses amis républicains.

Les amis de mon enfance et de ma vieillesse, ceux qui furent mes frères et mes enfants d’adoption sont dans les cachots ou dans l’exil : votre rigueur s’est appesantie sur tous ceux qui prennent, qui acceptent ou qui subissent le titre de républicains socialistes.

George Sand, lettre « Au prince Louis-Napoléon Bonaparte, président de la République », le 20 janvier 1852.

À l’image de Martin Nadaud, bien des républicains exilés ne voient pas d’un bon œil les interventions de l’auteure comme elle s’en montre d’ailleurs parfaitement consciente dans une lettre à Charles Duvernet le 30 janvier 1852.

Le Gaulois et autres de là-bas [exilés réfugiés à Bruxelles] me désavouent, me défendent de les nommer. Sont-ils bêtes de craindre quelque bêtise de ma part ! Mais, fichtre, qu’ils parlent pour eux ! Il y en a bien d’autres qui ne seront pas fâchés de revenir coucher dans leur lit, ne fût-ce que le Vigneron [Patureau, dit Francœur].

L’exil donc plutôt que la moindre « compromission » pour Martin Nadaud.

Au coup d’Etat du 2 décembre 1851, M. Martin Nadaud fut arrêté dans la nuit avec beaucoup d’autres, et, par décret du 9 juin suivant, fut expulsé du territoire français, après deux mois de détention. Il se rendit alors en Angleterre, où il reprit d’abord son métier de maçon, puis, en raison de l’état de sa santé, se fit instituteur à Londres et à Brighton, enseigna de son mieux la langue française à l’Ecole militaire de Wimbledon, et se tint, pendant toute la durée de l’Empire, à l’écart de la politique militante.

Parmi les autres « victimes » du coup d’État de 1851, Martin Nadaud a l’occasion au cours de son exil anglais de croiser à nouveau Pierre Leroux, penseur socialiste qu’il avait été amené, au début des années 1840, à solliciter tout comme Pierre-Joseph Proudhon, Louis Blanc, Eugène Sue, George Sand, pour le compte d’Étienne Cabet qui voulait rendre quotidien son Populaire.

Nous vîmes ce même jour Pierre Leroux, qui habitait au boulevard Montparnasse. Ami intime de Cabet, à peine lui eût-on fait part de l’objet de notre visite qu’il prît de ses deux mains celles de Favard, et nous assura de tout son concours le plus dévoué et le plus absolu.
Jamais encore, homme n’avait produit sur mon esprit, un effet aussi étonnant. A la vue de cette tête noire recouverte d’une chevelure sans pareille, et de cet air souriant, nous fûmes tous agréablement surpris. Quand, dans le cours de la conversation, Leroux commença à secouer son immense crinière, épaisse et frisée, et que sa parole abondante donna de l’animation à ses deux grands yeux pétillants d’intelligence, nous restâmes saisis l’étonnement. J’avoue cependant qu’à ce moment, je compris moins Pierre Leroux que je devais le comprendre à Londres, quand après le coup d’État, nous y eûmes formé le groupe socialiste en collaboration avec Cabet, Le Blanc, Talandier et une foule d’autres proscrits ; nous avions tant d’agrément à écouter cet homme qui était, au dire des érudits un puits de science, que nous aurions passé les nuits à l’entendre.

Martin Nadaud, Mémoires de Léonard, ancien garçon maçon
Martin Nadaud, Mémoires de Léonard, ancien ouvrier maçon, Duboueix, 1895, p. 285.

S’il a pu influencer Martin Nadaud, Pierre Leroux reste le grand inspirateur de la pensée politique de George Sand. De leur rencontre en 1835 naît une profonde amitié et une intense activité philosophique et littéraire. Pierre Leroux développe une théorie socialiste, ancrée dans le christianisme, tout en étant républicaine :

Il est d’abord un philosophe, c’est-à-dire quelqu’un qui a une certaine conception de l’homme et du monde, le « philosophe de l’Humanité ». [...]

Pierre Leroux croit au progrès, à la promotion continue des hommes, à l’amélioration progressive de la société. [...]

Pierre Leroux est aussi le philosophe de la solidarité qui « unit ensemble non seulement les membres d’un état, mais l’espèce humaine tout entière ». Il affirme l’unité du genre humain, ce qui le conduit à refuser toute discrimination liée à la race, à la classe sociale, au sexe. Il est aussi le philosophe de l’association, préconise le « développement des sociétés de prévoyance et de secours mutuels ». [...]
Dans cette optique républicaine, Leroux est favorable à l’égalité civile et sociale des hommes et des femmes et au vote des femmes. L’égalité civile suppose la transformation du mariage. Les femmes doivent aussi recevoir une éducation qui leur permettra d’accéder à tous les emplois. La société doit fournir gratuitement l’instruction aux enfants, leur permettant à chaque génération de développer « tous les dons que la nature leur a partagés ! »

Claude Latta, « Du Berry au Limousin : George Sand, Pierre Leroux, Victor Borie, Grégoire Champseix, Pauline Roland et les autres... (1830-1851) » in George Sand : Terroir et histoire, Presses universitaires de Rennes, 2006 [disponible en ligne].

George Sand se fait « disciple » du « Maître », le convoquant même pour l’éducation de son fils Maurice.

Dites à Leroux que j’élève Maurice dans son Évangile. Il faudra qu’il le perfectionne lui-même, quand le disciple sera sorti de page. En attendant, c’est un grand bonheur pour moi, je vous jure, que de pouvoir lui formuler mes sentiments et mes idées. C’est à Leroux que je dois cette formule, outre que je lui dois aussi quelques sentiments et beaucoup d’idées, de plus.

George Sand, lettre à madame Marliani, le 22 février 1839.

Elle se fait également le héraut de la pensée de Pierre Leroux à travers ses œuvres.

Ainsi, Spiridion est l’un de ses romans qui, avec Consuelo, lui doit le plus ; l’auteure le lui dédicace d’ailleurs au moment de la publication en recueil :

A M. Pierre Leroux
Ami et frère par les années, père et maître par la vertu et la science, agréez l’envol d’un de mes contes, non comme un travail digne de vous être dédié, mais comme un témoignage d’amitié et de vénération.

À l’occasion de la publication de la seconde édition de Lélia, George Sand sollicite son ami afin d’en vérifier « l’exactitude philosophique » :

J’écrirai à Leroux de Marseille. En attendant demandez lui s’il veut bien corriger les épreuves de Lélia [2e édition du roman] non pas typographiquement, les points et les virgules regardent Buloz, mais philosophiquement. Il doit y avoir des mots impropres et bien des arguments sans clarté, je lui donne plein pouvoir. Il fera cette corvée par amitié pour moi et par dévouement pour les idées que je soulève dans Lélia. Ne serait-ce que d’oser interroger le siècle sur ces choses, c’est je crois une chose utile.

George Sand, lettre à la comtesse Marliani, le 15 février 1839.

M’en voulez-vous, mon cher monsieur Guillon, de vous avoir montré la crinière d’un vieux lion ? c’est qu’il faut bien que je vous le dise, George Sand n’est qu’un pâle reflet de Pierre Leroux, un disciple fanatique du même idéal, mais un disciple muet et ravi devant sa parole, toujours prêt à jeter au feu toutes ses œuvres, pour écrire, parler, penser, prier et agir sous son inspiration. Je ne suis que le vulgarisateur à la plume diligente et au cœur impressionnable, qui cherche à traduire dans des romans la philosophie du maître. Ôtez-vous donc de l’esprit que je suis un grand talent. Je ne suis rien du tout, qu’un croyant docile et pénétré.

George Sand, lettre à M. F. Guillon, le 14 février 1844
George Sand, Correspondance : 1812-1876. II. 1836-1847, Calmann Lévy, 1883.

Dans la seconde moitié de l’année 1845, George Sand écrit et publie (sous forme de feuilleton) le Péché de monsieur Antoine, roman du triomphe et de l’amour et des idées socialistes, prenant pour personnage principal Émile Cardonnet, jeune bourgeois n’aspirant qu’à fonder une commune agricole, s’opposant à son père, riche industriel entreprenant de construire une usine pour maîtriser les flots de la Gargilesse.

Le 15 octobre 1850, George Sand, dans une longue lettre à Joseph Mazzini (révolutionnaire républicain italien) alors à Londres, précise sa « pensée » politique tout en prenant la défense de Louis Blanc :

[...] vous voyez bien que vous êtes arrêté devant Louis Blanc par une formule. Il dit : A chacun suivant ses besoins. C’est le premier terme d’une formule triple bien simple, et qui est dans l’esprit de chacun. Vous admettez le second terme : A chacun suivant ses œuvres.
Le troisième sera celui des saint-simoniens, qui ne valait rien, isolé et exclusif, mais qui a sa valeur et son droit, joint aux deux autres : A chacun suivant sa capacité.
Oui, je crois qu’il faut admettre ces trois termes pour arriver à un résumé complet de la doctrine sociale.

[...]

Il y a plus, si vous étiez à ma place, vous seriez communiste comme je le suis [...] La vraie doctrine n’est pas exposée encore et ne le sera peut-être pas de notre vivant. Je la sens profondément dans mon cœur et dans ma conscience, il me serait impossible probablement de la définir, par la raison qu’un individu ne peut pas marcher trop en avant de son milieu historique, et que, eussé-je la science et le talent qui me manquent, je n’aurais pas pour cela la divine clef de l’avenir. [...] Mon communisme suppose les hommes bien autres qu’ils ne sont, mais tels que je sens qu’ils doivent être.
L’idéal, le rêve de mon bonheur social, est dans des sentiments que je trouve en moi-même, mais que je ne pourrais jamais faire entrer par la démonstration dans des cœurs fermés à ces sentiments-là.

Le suffrage universel est un géant sans intelligence encore, mais c’est un géant.

George Sand, Journal d’un voyageur pendant la guerre, 5 novembre 1870.

En cette période d’effervescence révolutionnaire et républicaine, bien que le suffrage universel — encore exclusivement masculin — ne semble que peu mis en question dans son principe, il n’en demeure pas moins que les républicains, même parmi les plus convaincus, s’interrogent sur la capacité du « peuple » à voter, à « bien » voter, à comprendre l’objet même du vote, à dépasser les intérêts partisans, voire à se détacher du « nom propre ».

Le nom propre est l’ennemi du principe, et pourtant il n’y a que le nom propre qui émeuve le peuple. Il cherche qui le représentera, lui, l’éternel représenté, et il cherche, dans les individualités extrêmes, ceux-ci M. Thiers, ceux-là M. Cabet, d’autres Louis Bonaparte, d’autres Victor Hugo, produit bizarre et monstrueux du vote, et qui prouve combien peu le peuple sait où il va et ce qu’il veut.

George Sand, lettre à Joseph Mazzini, le 15 juin 1848.

Martin Nadaud, à l’heure du scrutin devant élire l’Assemblée constituante, ne peut manquer de faire part de son inquiétude de voir le peuple mettre à mal la jeune République et, finalement, à considérer d’un œil plutôt favorable l’idée d’une « dictature républicaine » proposée par Raspail et Cabet pour faire face aux « mécontents [...] pren[ant] pour chef Louis-Napoléon ».

C’était pour la première fois que les hommes de notre génération étaient appelés à faire usage de leurs droits d’hommes libres ; mais chacun se demandait avec une poignante anxiété, quel allait être pour la France, le résultat du suffrage universel.
La république sortira-t-elle triomphante de cette grande consultation nationale, ou la monarchie sera-t-elle réinstallée avec de plus grands privilèges encore ? Voilà ce qui préoccupait surtout le parti républicain.

[...]

Cette idée de la dictature nous souriait assez, tant nous avions crainte que le pays consulté dans des élections générales, nous donna une assemblée hostile à la République.

Martin Nadaud, Mémoires de Léonard, ancien ouvrier maçon, Duboueix, 1895, p. 296-300.

De même, George Sand partage avec Louis Blanc la crainte de voir l’instruction faire défaut au peuple à l’heure de faire usage de sa souveraineté.

Louis Blanc avait eu une véritable révélation de l’avenir, lorsqu’en 1848 il opinait pour que le suffrage universel ne fût proclamé qu’avec cette restriction : L’instruction gratuite obligatoire est entendue ainsi, que tout homme ne sachant pas lire et écrire dans trois ou cinq ans à partir de ce jour perdra son droit d’électeur. — Je ne me rappelle pas les termes de la formule, mais je ne crois pas me tromper sur le fond. — Cette sage mesure nous eût sauvés des fautes et des égarements de l’empire, si elle eût été adoptée.

George Sand, Journal d’un voyageur pendant la guerre, 27 septembre 1870.

George Sand fait référence ici aux plébiscites convoqués sous la Deuxième République par l’alors président de la République, Louis-Napoléon Bonaparte, pour ratifier dans un premier temps son coup d’État du 2 décembre 1851 puis le rétablissement de l’Empire, et enfin sous le Second Empire comme le rappelle Alain Garrigou :

L’usage qu’en fit le Second Empire (1852-1870) avait conduit les républicains à voir un dispositif autoritaire, une ruse de la raison qui, en consultant le peuple, donnait tout pouvoir à un chef. Pour comprendre cette hostilité, il suffit de rappeler que, le 10 décembre 1848, Charles Louis Napoléon Bonaparte fut élu au suffrage universel masculin avec 74,33 % des voix, et que, le 2 décembre 1851, le président non rééligible perpétra un coup d’État qu’il fit endosser par un référendum — on disait « plébiscite » — avec 7 410 231 voix pour et 647 292 contre. Un an plus tard, l’Empire fut approuvé avec 7 824 129 voix contre 253 149. Enfin, le 8 mai 1870, un ultime plébiscite donna une confortable majorité à l’empereur (7 358 000 « oui » contre 1 538 000 « non »), juste avant l’instauration de la république, le 4 septembre 1870, dans la foulée de la défaite lors de la guerre franco-prussienne.

Alain Garrigou, « Voter plus n’est pas voter mieux », Le Monde diplomatique, n° 749, août 2016.
Honoré Daumier, « M’sieu l’maire quoi donc que c’est qu’un bibiscite ? »
Source : Gallica

M. de Girardin conseille d’élire en quatre jours un président par voie de plébiscite. Certes c’est une idée, — M. de Girardin n’en manque jamais, — mais, malgré mon très grand respect pour le suffrage universel, je crois qu’il ne devrait être appelé à résoudre les questions par oui ou par non que sur la proposition des Assemblées élues par lui. Le travail de ces élections est chaque fois pour lui un moyen de connaître et de juger la situation. Ce sera son grand mode d’instruction et de progrès quand la classe éclairée sera vraiment en progrès elle-même ; mais questionner les masses à l’improviste, c’est souvent leur tendre un piège. Le dernier plébiscite l’a surabondamment prouvé. En ce moment de doute et de désespoir, nous aurions un vote de dépit contre la république, car elle porte tout le poids des malheurs de la France ; les votes de dépit ne peuvent être bons.

George Sand, Journal d’un voyageur pendant la guerre, 18 novembre 1870.

Il y aura certainement aussi à éclairer l’Assemblée constituante qui succédera prochainement à celle-ci sur un point essentiel, le droit de plébiscite. Il ne faut pas que ce droit, devenu monstrueux, établisse la volonté du peuple au-dessus de celle des assemblées élues par lui ; si le peuple est souverain, ce n’est pas un souverain absolu qu’il faille rendre indépendant de tout contrôle, priver de tout équilibre. Le plébiscite peut être la forme expéditive que prendra, dans un avenir éloigné, la volonté d’une nation arrivée à l’âge de maturité ; mais longtemps encore il sera un attentat à la liberté du peuple lui-même, puisqu’il est, par sa forme absolue et indiscutable, une sorte de démission qu’il peut donner de sa propre autorité. Je crois que, si ce droit n’est pas supprimé, il pourra être modifié par une loi qui en soumettra l’exercice aux décisions des assemblées.

George Sand, Journal d’un voyageur pendant la guerre, 10 février 1871.

Alors président de la République, Jules Grévy peut d’ailleurs d’une simple formule mettre en cause le véritable rôle du plébiscite :

Le plébiscite n’est qu’une fausse déférence pour la souveraineté nationale.

À la fin du XIXe siècle, le plébiscite se voit craint des Républicains car il apparaît comme l’instrument de ratification des coups d’État et des dictatures césariennes alors que, à l’origine, il a toutes les apparences de la démocratie, mais évidemment d’une démocratie qui n’apparaît pas éclairée par la prise en compte, par la conscience véritable des questions qui sont posées (Serge Berstein « Plébiscite et référendum : en vouloir ou pas », une émission de Concordance des temps de Jean-Noël Jeanneney sur France Culture [voir en ligne])
L’on constate qu’aujourd’hui encore le référendum ne va pas sans poser question, notamment lorsque son résultat est contraire aux attentes.

Une critique élitiste classique cible l’incompétence présumée des électeurs, leur mauvaise raison de voter. Elle va jusqu’au mépris, voire jusqu’au déni. [...]

On aurait pu croire que la démocratie faisait l’unanimité ; il n’en est rien. [...] D’autant que le mépris élitiste repose sur une incompréhension de la démocratie. [...]

Rappelons donc que celle-ci confie une part de souveraineté à tous les citoyens parce que leur vie est affectée par la politique — et parfois leur mort aussi : l’avènement plus ou moins soudain, plus ou moins progressif du suffrage universel est allé de pair avec la conscription. Si l’on devait mourir pour la patrie, la moindre des choses était que l’on puisse en choisir le gouvernement. Même en l’absence de guerre, les crises économiques et, simplement, la vie ordinaire le justifient amplement. Si le peuple se trompe, tant pis pour lui : sans reprendre à notre compte la réponse d’Alphonse de Lamartine à ceux qui objectaient au suffrage universel direct, on ne peut priver le peuple du droit de se tromper qu’en lui accordant quand même celui de choisir des dirigeants qui, eux, ont toute latitude de le faire. Le pire des régimes serait bien celui où, le peuple n’ayant pas le droit de commettre une erreur, il ne lui resterait que celui de se taire.

Alain Garrigou, « Voter plus n’est pas voter mieux », Le Monde diplomatique, n° 749, août 2016.

Ces réflexions sur le nécessaire droit du peuple à se tromper et à élire des représentants le pouvant aussi apparaissent déjà chez George Sand, que ce soit dès 1848, alors que se dessine l’élection d’un président de la République (l’institution de la présidence est mauvaise et c’est une sorte de restauration demi-monarchique) au suffrage universel direct, ou en 1870.

Pourtant, le peuple va se tromper et manquer de lumière et d’inspiration dans le choix de son président. Du moins, on le prévoit et on craint réfection du prétendant. Qu’y faire ? En lui laissant son droit, on lui laisse au moins l’intelligence et la foi du principe, et il vaut mieux qu’il en fasse, au début, un mauvais usage que s’il perdait la notion de son droit et de son devoir en secondant avec prudence et habileté les exigences de la politique.
S’il fait un mauvais choix, il pourra aussi le défaire, au lieu que, s’il ne fait pas de choix du tout, il n’y aura pas de raison pour qu’il ne subisse pas celui qu’on aura fait à sa place.

George Sand, lettre à M. Edmond Plauchut, le 14 octobre 1848.

On pouvait croire et on croyait qu’une population rurale, ignorante, choisirait exclusivement dans son sein d’incapables représentants de ses intérêts de clocher. Elle fit tout le contraire, elle choisit d’incapables représentants de ses intérêts généraux. Elle a marché dans ce sens, tenant à son erreur, mais entendant quand même on ne peut mieux les questions qui lui étaient posées.

George Sand, Journal d’un voyageur pendant la guerre, 5 novembre 1870.
Honoré Daumier, Ah ! quel plaisir d’être électeur ! (Le Charivari, 5 mai 1870)
Source : Gallica.

L’instruction, vers la lumière républicaine ?

Être utile au peuple, chercher à élever son esprit, son cœur et sa conscience, le pousser vers les lectures sérieuses, afin de lui apprendre à connaître ses droits et les moyens de les faire valoir : tel a été encore mon but.
Je crois donc bien être resté dans la pensée de ces républicains vaillants et dévoués auxquels j’entendis parler du suffrage universel, longtemps avant 1848, et qui ouvrirent au peuple, cette école de progrès, école que les générations futures trouveront toujours ouverte.

Dans l’avertissement qui ouvre ses Mémoires de Léonard, ancien garçon maçon, Martin Nadaud affirme son engagement républicain et sa conviction profonde du rôle de l’instruction. Le jeune Martin a effectivement pu bénéficier d’une instruction sommaire, souhaitée par son père, un homme qui ne savait ni lire ni écrire s’opposant au reste de la famille.

En face de notre table se trouvait le père Faucher, le marguillier de Pontarion, vieillard universellement respecté de tout le monde de nos environs, et qui buvait aussi chopine. Mon père savait que de temps en temps, il prenait des enfants chez lui, auxquels il enseignait l’alphabet et quelques notions d’écriture.
En me posant la main sur la tête mon père lui dit « Voilà un petit gars que je vous enverrais si vous vouliez l’accepter. » La réponse fut affirmative. Jamais je n’oublierai le « tollé » que soulevèrent ces paroles, de la part de mon grand-père et de ma mère. La conversation s’engagea aussitôt sur l’utilité et sur la non utilité de l’envoi à l’école des enfants de la campagne.
Ma mère protesta avec la plus grande vigueur disant qu’elle avait besoin de moi pour aller aux champs. Mon grand-père fut de son avis ainsi que d’autres paysans qui ne tardèrent pas à prendre part à la conversation. Enfin tous prétendirent que pour des enfants de la campagne ce qu’ils pouvaient apprendre à l’école ne leur servirait pas à grand chose, sinon à faire quelques lettres et à porter le livre à la messe.
« Depuis ton retour de Paris, disait mon grand-père à son fils, tu n’as pas passé un jour sans nous entretenir de ce que tu voulais faire de ton garçon ; tu aurais mieux fait de rester à Paris que de venir là nous parler de tes projets d’école. Ni mes frères, ni toi, ni moi, n’avons jamais appris à connaître nos lettres et nous avons mangé du pain tout de même. »
« Je te disais bien toujours que ces paperasses qui venaient de la guerre, (les Bulletins de la grande armée) et que tu achetais au marché St-Jean, finiraient par te troubler la cervelle. C’est ce qui est arrivé à mon logeur de la rue de la Mortellerie. II avait un fils, il voulut l’envoyer à l’école. Qu’en a-t-il fait ? Un petit faiseur d’embarras qui ne nous parlait que pour se moquer de nous. Plus tard il a fait honte à sa famille, car il est devenu une franche canaille. »
Néanmoins, la fermeté de caractère de mon père, son inébranlable volonté en toute chose eurent raison de l’opinion de son père et de ma mère.

Martin Nadaud, Mémoires de Léonard, ancien garçon maçon
Martin Nadaud, Mémoires de Léonard, ancien garçon maçon, Duboueix, 1895, p. 10-11.

Dans ce même intervalle, je harcelai le président de la Chambre pour qu’il mît à l’ordre du jour ma proposition sur les écoles manuelles d’apprentissage.
A ce propos, une discussion s’engagea entre M. Tirard, ministre du commerce, et moi. Puis, dans la séance du 9 septembre 1878, pour stimuler le zèle et l’ardeur de la Chambre, je prouvai à mes collègues qu’ils auraient tort de fermer les yeux sur cet enseignement suivi avec tant de soin, en Angleterre et en Allemagne. « Jugez-en, messieurs, tandis que nous commençons par conduire nos petits enfants dans des salles d’asile au milieu d’un air presque fétide, mais toujours malsain, les Allemands ont créé de vastes cours, des jardins où il y a des fleurs d’un côté et de l’autre des outils. On apprend à ces enfants les noms de ces outils ; ils connaissent non seulement leurs noms mais ils savent s’en servir.
Est-ce que nous resterons stationnaires ? Est-ce que dans l’Europe entière nous serons à peu près les seuls à faire exception ? Ce serait pour nous une honte. J’ai la conviction profonde, et je voudrais la faire partager par la Chambre, que cette question est la plus importante que les jeunes gens de la fin de ce siècle auront à résoudre. »

La Chambre envoya à sa commission, cette proposition qui devait être réalisée plus tard par un ministre qui a été bien injustement calomnié, Jules Ferry.

Martin Nadaud, Mémoires de Léonard, ancien garçon maçon, Duboueix, 1895, p. 423.

Si le XIXe siècle est comme nous l’avons vu précédemment le siècle de bouleversements politiques, de la difficile stabilisation républicaine et du développement des idées socialistes et anarchistes, il est aussi, surtout dans ses dernières années, une période de profondes transformations sociales, notamment vis-à-vis des enfants.

Ainsi, au cours de ses différents mandats de député de la Creuse sous la IIIe République, Martin Nadaud intervient à plusieurs reprises et à divers niveaux à ce sujet, que ce soit afin de lutter contre leur trop grande exploitation ou pour le développement de l’enseignement.

Je combattis ensuite la proposition d’un de mes collègues qui demandait, pour le compte des manufacturiers du nord, l’abolition de l’article 9 de la loi de 1874, relative au travail des enfants dans les manufactures.
Mesure grave. Ces messieurs exigeaient que le système des relais qui accordait une demi-journée de repos aux enfants au-dessous de quinze ans pour leur permettre de fréquenter l’école primaire, fût rayé de cette importante loi.

Martin Nadaud, Mémoires de Léonard, ancien garçon maçon, Duboueix, 1895, p. 416.

Ainsi, cette instruction sommaire ne permet pas au jeune Martin d’échapper à sa condition de « petite gens » et, à l’âge de 14 ans, il part pour Paris aux côtés de son père pour sa première expérience de migration des maçons creusois. Là, malgré des conditions et de travail et de vie particulièrement violentes, Martin Nadaud suit des cours du soir afin de parfaire son instruction.

Les maîtres, s’aperçurent dès les premiers jours que j’avais déjà un bon commencement et on me nomma moniteur d’une table, chargé comme tel, de faire lire les commençants et surveiller leurs cahiers d’écriture.

Martin Nadaud, Mémoires de Léonard, ancien garçon maçon, Duboueix, 1895, p. 89.

Très rapidement, au vu de ses dispositions et surtout afin de contribuer au remboursement de dettes familiales, Martin Nadaud se fait maître lui-même auprès de ses camarades ouvriers, qui tous souffraient de leur ignorance et avaient le plus vif, désir de s’instruire. :

Le gouvernement de la Restauration et les prêtres s’étaient contentés de donner à notre jeunesse, pour tout bagage d’instruction les leçons insignifiantes du catéchisme. Cet enseignement répondait si peu aux nécessités de notre époque et au développement des sentiments moraux du peuple que ce dernier se trouvait dans un état complet d’ignorance pour ne pas dire d’abrutissement.

Martin Nadaud, Mémoires de Léonard, ancien garçon maçon, Duboueix, 1895, p. 93.

Je finis par me dire qu’étant entouré de bons et laborieux jeunes gens qui ne savaient pas même signer leurs noms, il me serait facile d’en réunir une douzaine dans ma chambre, pour leur apprendre ce que je savais.

Martin Nadaud, Mémoires de Léonard, ancien garçon maçon, Duboueix, 1895, p. 103.

Si je puis me flatter d’avoir rendu quelques services à mes concitoyens, les ouvriers de la Creuse, je considère cette époque comme n’étant pas la moins importante de ma vie. C’est assurément celle qui vit se former le parti républicain parmi les émigrants creusois. Car, tout en donnant à mes élèves les premières notions d’une instruction élémentaire, je leur apprenais à aimer la république et à se représenter cette forme de gouvernement, comme seule capable d’élever graduellement le peuple au niveau des autres classes de la société, tant au point de vue moral qu’au point de vue des droits politiques et sociaux.
Il est souvent heureux pour un homme de naître pauvre ; je crois que ç’a a été mon cas. Si mes dettes de famille n’avaient pas mis cinq cents francs de revenu à ma charge, chaque année, l’idée d’ouvrir cette école ne me serait jamais venue ; et il est fort probable que je serais resté ignoré au milieu de mes camarades de travail et de misère. C’est cette longue assiduité au travail intellectuel qui a duré de 1838 à 1848, qui a contribué le plus à inculquer dans mon esprit le goût de l’étude et des lectures sérieuses ; j’acquis aussi pendant cet intervalle l’habitude de parler en public.

Martin Nadaud, Mémoires de Léonard, ancien garçon maçon
Martin Nadaud, Mémoires de Léonard, ancien garçon maçon, Duboueix, 1895, p. 107-108.

Tu veux le pain de l’âme ; tu veux la lumière, l’instruction, le temps de lire, de méditer, d’échanger ta pensée avec celle de ton semblable.

George Sand, « Lettres au peuple », repris en recueil dans Questions politiques et sociales, Calmann Lévy, 1879 [disponible sur archive.org].

Il faut en effet attendre les années 1881-1882 pour que la IIIe République se dote des lois Jules Ferry sur l’instruction, l’école primaire devenant alors gratuite, obligatoire et l’enseignement public laïc.

C’est à cette époque que François Michaud, paysan tailleur de pierres, fervent républicain et anticlérical facétieux, alors maire de Fransèches, sculpte deux Marianne ainsi qu’un buste de Jules Grévy, alors président de la République.

Avec ces lois Ferry, George Sand voit donc son souhait satisfait d’une instruction « donnée à tous pour être un bien commun dont personne n’ait lieu d’abuser » (Journal d’un voyageur pendant la guerre, 7 février 1871), avec l’espoir de voir le « paysan sage, vertueux, sobre, digne de respect » sortir de son « esclavage » :

Ainsi, la classe la moins nombreuse, celle qui reçoit de l’éducation, l’emportera toujours sur la classe ignorante, quoique cette classe soit la masse des nations.
Vois quel est l’avantage et la nécessité de l’éducation. Sans elle, on vit dans une espèce d’esclavage, puisque, tous les jours, un paysan sage, vertueux, sobre, digne de respect, est dans la dépendance d’un homme méchant, ivrogne, brutal, injuste, mais qui a sur lui l’avantage de savoir lire et écrire. Vois ce qu’est un homme qui, ayant reçu de l’éducation, n’en est pas meilleur pour cela.

George Sand, lettre à son fils Maurice, le 3 janvier 1836.

Ces avancées pour le peuple français sont notamment saluées par Martin Nadaud :

Les années de 1882 à 1885 virent consacrer le principe tutélaire de l’instruction obligatoire et laïque. Elles resteront donc comme les plus mémorables et les plus fructueuses dans l’histoire des classes ouvrières.

Martin Nadaud, Mémoires de Léonard, ancien garçon maçon, Duboueix, 1895, p. 449.

Une liberté de la presse incertaine

C’est en effet à cette époque de 1838 à 1848, qu’on vit naître des journaux socialistes et publier surtout beaucoup de brochures. Je ne manquai pas de me procurer chez le libraire Rouanet, rue Joquelet, les plus révolutionnaires et d’en faire la lecture à mes élèves.

Martin Nadaud, dans son rôle de « professeur », fait la lecture des feuilles, des revues socialistes notamment à ses « élèves ». Ainsi dans ses Mémoires de Léonard, ancien garçon maçon, il évoque l’une des revues de Pierre Leroux.

Pierre Leroux, établi comme imprimeur, ne s’endormait pas ; il nous adressait régulièrement de Boussac (Creuse) sa Revue sociale où il traitait avec son immense érudition de tous les problèmes sociaux qui avaient agité les anciennes sociétés, aussi bien que les nouvelles, et qui rendait de véritables services à ceux qui la lisaient attentivement. Mais dès que cet enfant du peuple eût attaqué dans son livre, Réfutation de l’Eclectisme, la nouvelle école royaliste de M. Cousin, on organisa un grand silence autour de lui, surtout dès qu’il eut démontré que ces prétendus savants n’étaient que des rhéteurs arrogants envers le peuple et serviles devant les pouvoirs établis.
Néanmoins, Pierre Leroux avait contribué pour une bonne part à préparer cette vaillante génération de 1848, qui emporta, espérons-le, le dernier de nos rois pour toujours.

Martin Nadaud, Mémoires de Léonard, ancien garçon maçon
Martin Nadaud, Mémoires de Léonard, ancien garçon maçon, Duboueix, 1895, p. 289.

C’est en 1845, à Boussac où il s’est installé l’année précédente sur la suggestion de George Sand, que Pierre Leroux fonde en effet la Revue sociale sous-titrée Solution pacifique du problème du prolétariat, poursuivant l’œuvre commencée avec la Revue indépendante dont George Sand est d’ailleurs co-fondatrice en 1841. C’est dans cette revue-ci que l’auteure publie en 1843 Fanchette, réquisitoire féroce contre les traitements réservés à une pauvre “idiote” d’une quinzaine d’années, incapable de s’expliquer, inconnue et abandonnée qui avait d’abord été conduite à l’hospice de La Châtre. Mais les sœurs de La Châtre, estimant cette charge trop grande et ne leur incombant pas, avaient voulu s’en débarrasser en la faisant abandonner par un voiturier sur une route de la Creuse d’où on pensait qu’elle venait et où elle pourrait peut-être retrouver sa famille. (Claude Latta, "Du Berry au Limousin : George Sand, Pierre Leroux, Victor Borie, Grégoire Champseix, Pauline Roland et les autres... (1830-1851)" in George Sand : Terroir et histoire, Presses universitaires de Rennes, 2006 [disponible en ligne])

Les difficultés rencontrées pour la publication de ce texte ainsi que la conscience de la nécessité d’une effervescence intellectuelle en province l’amènent à contribuer à la création d’un journal, l’Éclaireur de l’Indre ou, à tout le moins, d’y apporter un concours non négligeable, notamment en mettant sa plume à la recherche de souscripteurs, de collaborateurs prestigieux tels Alphonse de Lamartine à qui elle s’adresse en 1843.

En m’efforçant d’aider mes compatriotes dans la création d’un journal indépendant, j’ai cru devoir suivre, à la distance qui me convient, le noble exemple que vous avez donné. C’est une pensée grande et bonne que celle de rendre à la presse des départements sa vigueur et sa liberté ; c’est, de plus, une idée juste, une vue saine que de croire sa résurrection possible et certaine, « en dépit de la triste situation qu’ont faite aux journaux de province l’abus de la centralisation, la loi sur les annonces judiciaires, et l’incroyable jurisprudence adoptée contre les imprimeurs ». Cette question de vie ou de mort pour la presse des départements vient d’être soulevée par la presse parisienne. Une remarquable réponse de M. Morel, rédacteur en chef du Courrier de la Côte d’Or, est venue défendre vaillamment le rôle des journaux de province contre les reproches bienveillants et profitables du journal la Presse. [...]

L’abus de la centralisation à combattre, tel est, je crois, l’objet principal qu’on doit se proposer en travaillant au réveil de la presse dans les départements ; et je ne concevrais pas comment les journaux libéraux de la capitale n’aideraient pas, les premiers, la province à sortir de cet état d’effacement et d’impuissance où l’esprit du gouvernement cherche à la tenir plongée.

George Sand, « A M. de Lamartine »
George Sand, « A M. de Lamartine », repris en recueil dans Questions politiques et sociales, Calmann Lévy, 1879 (disponible sur archive.org).
Honoré Daumier, « MM. Victor Hugo et Émile Girardin cherchent à élever le prince Louis sur un pavois, ça n’est pas très solide ! »
Source : Gallica.

Le premier numéro de l’Éclaireur de l’Indre paraît en septembre 1844, année où George Sand s’est essayée pour la première fois au roman-feuilleton avec Jeanne. Ce mode de publication est le fait d’Émile de Girardin qui en 1836 propose un journal bon marché grâce à l’introduction de publicités, la Presse.
Plus d’une décennie plus tard, à l’image de son ami Victor Hugo, Émile de Girardin soutient, dans les colonnes de ce même journal, la candidature de Louis-Napoléon Bonaparte finalement élu à une très large majorité au suffrage universel masculin à la présidence de la République en décembre 1848. D’où cette caricature de Honoré Daumier, publiée dans le numéro 346 du Charivari daté du 11 décembre 1848.

Le lendemain de l’élection de Louis-Napoléon Bonaparte paraît cette charge de Daumier : à la différence d’Émile de Girardin, dont le journal, la Presse, a soutenu la candidature de Louis-Napoléon Bonaparte, Victor Hugo semble éprouver quelque difficulté à soulever le nouveau président de la République juché sur un bouclier et portant le chapeau impérial.
Les caricaturistes associent souvent les deux amis, Victor Hugo et Émile de Girardin. [...]
Le 17 juillet 1851, dans son Discours sur la révision de la constitution, Victor Hugo confirmera sa rupture avec le président de la République : « Quoi ! Après Auguste, Augustule ! Quoi ! Parce que nous avons eu Napoléon le Grand, il faut que nous ayons Napoléon le Petit ! »

(Gérard Pouchain, « Victor Hugo par la caricature », un dossier du réseau Canopé)

Si Émile de Girardin n’est pas inquiété dans un premier temps lors du coup d’État du 2 décembre 1851, il se doit tout de même de s’exiler quelques temps avant de bénéficier d’une certaine clémence du fait de ses précédents liens. Cependant, la vie de patron de presse n’est pas des plus aisées...

Au coup d’Etat de décembre, il ne fut pas arrêté : une dépêche de M. de Morny à M. de Maupas, du 4 décembre, porte : « Le ministre a de graves raisons pour qu’on n’inquiète pas Emile de Girardin. » Mais un décret, en date du 9 janvier 1852, « éloigna » de France M. de Girardin pour quelque temps : les anciennes relations du proscrit avec le prince Napoléon lui permirent bientôt de venir reprendre à Paris la direction de son journal. Il s’attira plusieurs « avertissements », se retira de la rédaction, et finit par vendre au banquier Millaud, moyennant 800 000 francs, sa part de propriété.

(Dictionnaire des parlementaires français (1789-1889), repris sur le site de l’Assemblée nationale)

Il reprend la rédaction en chef de la Presse à la fin de l’année 1862 avant de s’en défaire complètement et de fonder en 1866 un nouveau journal, la Liberté.

Votre Majesté accueillera toujours avec bonté, je le sais, tous le savent, l’idée de mettre le baume sur les blessures humaines et sociales. Une mesure de rigueur légale vient de frapper le journal la Presse, en décrétant sa suspension pour deux mois. Les financiers qui exploitent ces vastes entreprises ont peut-être le moyen d’en subir les accidents ; mais les gens de lettres, qui ne sont pas solidaires dans la rédaction, et surtout les mille ouvriers employés à la partie matérielle et que la suspension de leur travail quotidien jette en plein hiver sur le pavé, sont-ils coupables et doivent-ils être punis ?

Ils sont punis, cependant, pour un article où une grande partie des lecteurs n’avait vu que le conseil donné aux députés de prêter serment au gouvernement de l’empereur. Mais, quelle que soit la fatalité de l’éternel malentendu qui préside aux choses de ce monde, ce n’est pas un plaidoyer pour la presse poétique que je viens mettre aux pieds de Votre Majesté.

Ce n’est pas une requête au nom de l’écrivain, cause du fait ; c’est encore moins une réclamation en tant que collaboration littéraire à ce journal : je ne me permettrais jamais d’entretenir Votre Majesté d’intérêts aussi minimes que les miens.

Mais le châtiment tombe sur des travailleurs étrangers au fait incriminé, et peut-être très dévoués, pour la plupart, à la main qui les frappe. J’ose donc dire à Votre Majesté que, la loi ayant été appliquée et l’autorité satisfaite, là pourraient commencer le rôle de la douceur et le bienfait de la clémence.

En faisant grâce, Leurs Majestés n’annuleraient pas l’effet politique et légal produit par la décision du pouvoir exécutif. Elles en effaceraient généreusement les conséquences funestes pour ceux-là seuls qui les subissent réellement, les employés et les ouvriers du journal, tous innocents à coup sûr.

Que Votre Majesté daigne agréer encore, avec l’expression de ma vive reconnaissance pour sa touchante bonté, celle des sentiments respectueux avec lesquels j’ai l’honneur d’être, madame, de Votre Majesté, la très humble et très obéissante servante.

George Sand à l’impératrice Eugénie, le 9 décembre 1857
George Sand, Correspondance : 1812-1876. IV. 1854-1863, Calmann Lévy, 1883.

George Sand, comme elle l’a fait de suite après le coup d’État du 2 décembre 1851, prend la plume encore quelques années après, pour solliciter la clémence de l’Empereur ; ainsi, le 9 décembre 1857, elle adresse cette lettre à l’impératrice Eugénie pour amener à la fin de l’interdiction de la Presse, en insistant sur la misère qu’occasionne ce chômage technique aux employés du journal, sans même faire appel à de quelconques principes républicains...

Il faut attendre la loi du 29 juillet 1881 pour que la IIIe République abolisse la censure et garantisse la liberté d’expression et la liberté de la presse. Ainsi, son article premier garantit que L’imprimerie et la librairie sont libres et son article V que Tout journal ou écrit périodique peut être publié sans autorisation préalable et sans dépôt de cautionnement.

André Gill, Madame Anastasie, L’Éclipse, n° 299, 19 juillet 1874.
Source : BnF.