L’Ourle Parmi toutes les créatures...

Alain Galan, L’Ourle, Gallimard, 2012, p. 72-73.

© Éditions Gallimard
Tous les droits d’auteur de cette œuvre sont réservés. Sauf autorisation, toute utilisation de l’œuvre autre que la consultation individuelle et privée est interdite.

Parmi toutes les créatures du tatoueur, la dernière en date — elle apparut un matin de juin à l’entrée du village de Villiéras — fut assurément la plus mystérieuse. C’était un fantôme ! Plus précisément le fantôme d’une jeune femme au visage encore enfantin, aux boucles brunes, portant un sarrau noir d’écolier dont l’austérité était atténuée par un col Claudine et un foulard noué en lavallière. Elle s’avançait parmi les graminées. Du moins avait-on l’impression qu’elle marchait, foulant l’herbe sous ses pas. Mais, en observant attentivement la scène, on découvrait que ce n’était pas le cas. Si mouvement il y avait à cet instant, c’était celui, seul, des épillets du pâturin et de la fléole, de la houlque laineuse et de la flouve odorante. Ils ondulaient en une vague aquarellée, touches légères de pourpre et de mauve, de gris et de brun clair, sous la caresse du vent. Cette mer de hautes herbes s’animait de parcelle en parcelle et venait se heurter, écumante, à quelques châtaigniers sans âge plantés en bordure de route. De sorte que la silhouette de la jeune femme, peinte sur l’écorce de l’un d’eux, semblait elle aussi entraînée dans ce mouvement. Seul son visage d’enfant morte et de jeune revenante, si tant est que l’on puisse revenir de ce royaume que l’on prête aux défunts, exprimait une déconcertante fixité. Qui était-elle ? Que faisait-elle aux abords de ce village de Villiéras, le plus excentré de la commune de Saint-Mexant, au point que l’on hésitait quelquefois à l’y rattacher, les bourgs de Chanteix et Saint-Germain-les-Vergnes n’en étant guère plus éloignés ?

Alain Galan, L’Ourle (Parmi toutes les créatures...)
© Éditions Gallimard
Tous les droits d’auteur de cette œuvre sont réservés. Sauf autorisation, toute utilisation de l’œuvre autre que la consultation individuelle et privée est interdite.

À propos de L’Ourle

On disait : l’ourle... À personne parmi nous l’idée ne serait venue de dire « l’eurée du bois », « l’orle de la forest ». L’ourle, c’était autre chose. La sauvagerie, l’écart, la vieille méfiance des bêtes et des hommes. C’est pour l’ourle que je suis revenu. Pour cette ultime lisière lorsque monte le soir avec ses sortilèges et sa sombre magie. Le temps, un fil à l’endroit, un fil à l’envers, y tisse sa toile. Et la mémoire s’embrouille à vouloir retenir, dans ses rets, les ombres incertaines. C’est pour l’ourle que je suis revenu. Pour le silence. Et pour l’oubli.

(Alain Galan)

L’ourle, c’est plus que la lisière d’un champ, c’est un écart entre les bêtes et les hommes, entre le sauvage et « le perfectionné », c’est leur contact aussi, le passage entre les sortilèges du soir et l’effacement du jour, la forêt ancestrale en nous et hors de nous, la duplicité de la perception, de l’imaginaire et de la mémoire. C’est à cette polyphonie de sens, de situations et d’images que nous invite le récit limpide et dense d’Alain Galan.

(Gallimard)

Alain Galan connaît tous les secrets de cette terre de Corrèze : sa faune, sa flore, ses légendes, son histoire sans oublier son actualité du fait de son activité de journaliste.
Le visage déformé par un cancer, Alain Galan fait le choix de retourner vivre dans la maison de son enfance au cœur des landes limousines pour fuir le regard des citadins. À quelques pas des bois, il se laisse alors happé par le dehors et commence cette déambulation poétique et calme qui donnera naissance à son ouvrage L’Ourle où des jeux de correspondances montent de la forêt faisant référence à sa propre vie et dégradation physique.

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