Sur les chemins noirs Le 3 octobre, par le pays d’Ussel

Sylvain Tesson, Sur les chemins noirs, Gallimard, 2016, p. 102-103.

© Éditions Gallimard
Tous les droits d’auteur de cette œuvre sont réservés. Sauf autorisation, toute utilisation de l’œuvre autre que la consultation individuelle et privée est interdite.

Le 3 octobre, par le pays d’Ussel

Humann me quitta à Ussel, il repartait vers ses amours russes. Le dernier mot de lui sur le quai : « Je ne dois pas rater l’Ussel-Irkoutsk de quatorze heures cinquante. » Je poursuivis vers le nord par les bois et les pâtures. Dans la forêt, l’étape fut sans repos. Les hérons s’envolaient en craquant aux lisières. Je marchai six heures durant. La pluie me chassait vers l’avant ; elle tombait dru, il n’y avait pas beaucoup d’air entre les gouttes. Dans le village de La Courtine, les gendarmes m’arrêtèrent.
— Nous allons vous demander vos papiers, s’il vous plaît.
« Diable ! La maréchaussée est devenue fort aimable », pensais-je en farfouillant dans mon sac. Les deux factionnaires tinrent à me conduire au petit hôtel, deux cents mètres plus loin. J’étais gêné de détourner le service public aux fins privées de mon propre loisir. Et pour la deuxième fois, après un trajet dans le camion des pompiers, je me trouvais convoyé dans un véhicule officiel. La patronne de l’établissement me regarda d’un mauvais œil. Aucun taulier n’apprécie les clients débarqués d’un fourgon.
Les tirs d’entraînement que j’entendis le lendemain, dans la forêt, expliquaient le zèle des gendarmes. Le camp militaire de La Courtine déployait ses vallons enchantés quoique interdits aux personnes étrangères au service. On y devinait l’existence des salamandres, des chouettes effraies et de toute bête capable de se cacher au premier coup de mortier de 120mm.
Souvent, je me couchais dans les champs pour dormir. La pluie ne me réveillait pas tout de suite. J’ouvrais l’œil quand les habits détrempés me glaçaient les os, preuve de la qualité du sommeil dans les labours. À travers la Creuse, j’errais dans un état d’ébriété sèche. Les médicaments contre l’épilepsie m’abrutissaient. S’y ajoutaient les doses de colchicine pour les complications cardiaques et les produits pour calmer les douleurs des jambes. J’avais foutu le feu à ma vie, brûlé mes vaisseaux, sauté pour échapper à l’incendie et à présent je traînais sur les chemins une inflammation générale que la médecine contenait. « Tâchons de ne pas tomber à l’eau, pensais-je en passant les ponts sur les ruisseaux, cela évitera à la région une pollution chimique. »

Sylvain Tesson, Sur les chemins noirs (Le 3 octobre, par le pays d’Ussel)
© Éditions Gallimard
Tous les droits d’auteur de cette œuvre sont réservés. Sauf autorisation, toute utilisation de l’œuvre autre que la consultation individuelle et privée est interdite.

L’œuvre et le territoire

De tous les amis, Arnaud Humann était le seul à ne pas tricher avec les amarres. Il les avait vraiment coupées et, sans base arrière, vivait depuis trente ans en Sibérie. Il avait fait sien le principe du voyageur sans bagage, ne disposant pas d’un rouble, mais accumulant un trésor de souvenirs. À chacun de ses retours en France, il s’éberluait de voir son propre peuple se persuader de rayonner sur le monde. Ses amis des taïgas étaient peut-être des brutes mais au moins n’avaient-ils pas d’autres ambitions que de passer l’hiver au chaud. Cela donnait des êtres moins pétris de considérations universelles, mais des convives capables de conversations plus simples et des soirées plus gaies.

Sylvain Tesson, Sur les chemins noirs, Gallimard, « Blanche », 2016, p. 95.

Quelques jours avant son passage de la Corrèze à la Creuse, Sylvain Tesson est rejoint par ce vieil ami. À la station de ski de Super Lioran, il est victime d’une crise d’épilepsie qui le conduit à l’hôpital d’Aurillac où il doit passer une nuit.

Pourquoi fut-ce à quatorze heures ? Et pourquoi là plutôt qu’ailleurs ? Nous étions paisiblement assis dans l’herbe à l’ombre des bâtiments de béton de la station de ski et nous déjeunions d’un quignon lorsque monta en moi une envie de mourir. Ce fut lent, pareil à un maléfice pointant à l’horizon. C’était une tache noire qui envahissait l’être comme l’encre de la seiche ennuage l’eau de mer. [...] L’ombre que j’avais sentie naissait de mes propres tréfonds, comme une bête, mais pas comme une belle créature marine : comme une bête affreuse. C’était l’épilepsie, le mal noir.

Sylvain Tesson, Sur les chemins noirs, Gallimard, « Blanche », 2016, p. 96.

À propos de Sur les chemins noirs

[...] c’était un peu idiot d’avoir couru le monde et puis de pas connaître la Creuse... et le Limousin.

Sylvain Tesson, dans Les Discussions du soir de France Culture (3 février 2017).

Sylvain Tesson nous livre avec Sur les chemins noirs le récit autobiographique d’une longue marche qu’il entreprend en guise de rééducation après avoir réchappé d’une grave chute à l’été 2014 ; pourtant grimpeur hors pair d’édifices en tous genres, Sylvain Tesson chute de la façade d’une maison à Chamonix.

J’étais tombé du rebord de la nuit, m’étais écrasé sur la Terre. Il avait suffi de huit mètres pour me briser les côtes, les vertèbres, le crâne.

Sylvain Tesson, Sur les chemins noirs, Gallimard, « Blanche », 2016, p. 15-16.

Envisagé comme une thérapie, comme la meilleure des rééducations (Se rééduquer ? Cela commençait par ficher le camp.), la marche entreprise doit lui permettre d’échapper d’une certaine façon au monde moderne, d’expérimenter la liberté, une certaine idée du temps et de l’espace.

Quatre mois plus tard j’étais dehors, bancal, le corps en peine, avec le sang d’un autre dans les veines, le crâne enfoncé, le ventre paralysé, les poumons cicatrisés, la colonne cloutée de vis et le visage difforme. La vie allait moins swinguer. Il fallait à présent me montrer fidèle au serment de mes nuits de pitié. Corseté dans un lit, je m’étais dit à voix presque haute : « Si je m’en sors, je traverse la France à pied. » Je m’étais vu sur les chemins de pierre ! J’avais rêvé aux bivouacs, je m’étais imaginé fendre les herbes d’un pas de chemineau. Le rêve s’évanouissait toujours quand la porte s’ouvrait : c’était l’heure de la compote.

Sylvain Tesson, Sur les chemins noirs, Gallimard, « Blanche », 2016, p. 16-17.

C’est ainsi qu’il va, bien abîmé, partir du Mercantour pour rejoindre le Cotentin, marchant pendant près de trois mois à travers une France rurale, recherchant les chemins noirs, ces sentiers de traverse que seules indiquent encore les cartes IGN, ces routes plus que buissonnières...

Pas n’importe quelle route : je voulais m’en aller par les chemins cachés, bordés de haies, par les sous-bois de ronces et les pistes à ornières reliant les villages abandonnés. Il y avait encore une géographie de traverse pour peu qu’on lise les cartes, que l’on accepte le détour et force les passages.
Loin des routes, il existait une France ombreuse protégée du vacarme, épargnée par l’aménagement qui est la pollution du mystère. Une campagne du silence, du sorbier et de la chouette effraie.

Sylvain Tesson, Sur les chemins noirs, Gallimard, « Blanche », 2016, p. 17.

Localisation

Également dans Sur les chemins noirs