Le Prieur des pénitents rouges Où diable sommes-nous ?

Élie Berthet, Le Prieur des pénitents rouges, E. Dentu, 1877, p. 300-302.

— Où diable sommes-nous ? dit-il enfin ; ces routes me sont entièrement inconnues, je ne me soucie pas de coucher à la belle étoile.

Le domestique Pierre, qui marchait en avant, occupant à la fois ses jambes et son intelligence à faire le plus de chemin possible, se rapprocha de son maître.

— Nous sommes à l’Étang de Conore, monsieur, répondit-il en patois ; tout à l’heure, nous allons traverser la chaussée de l’Étang, et les aubergistes ne manqueront pas.
— En avant donc ! s’écria Durivet ; nous allons souper et je veux porter la santé de toute la gente monacale de France et de Navarre, sans oublier celle de mes amis les pénitents rouges de Limoges, ajouta-t-il en regardant Moranges.

Un quart d’heure plus tard, les voyageurs traversaient au petit trot de leurs chevaux une chaussée en moellons, qui contenait une vaste pièce d’eau. Les pelles étaient ouvertes et la roue du moulin à farine tournait à grand bruit. Près du moulin on voyait un édifice d’assez confortable apparence ; un bouquet de gui, balancé au-dessus de la porte par la brise fraîche du soir, annonçait une auberge. Sur le seuil de cette porte un petit homme gros et rouge, comme tous les aubergistes présents et futurs, cherchait à prendre l’air le plus engageant possible.

[...]

L’aspect de cette salle n’était pas de nature à rassurer les affamés sur leur souper futur. C’était une grande pièce noire dont une longue table, garnie de bancs de bois de chaque côté, occupait le milieu. Un vaisselier étalait sur ses étagères quelques assiettes d’étain d’une propreté équivoque. Le plafond était bas, couleur de suie, avec des poutres saillantes et grossièrement équarries ; le sol était pavé de pierres pointues ; la cheminée, où brillait un grand feu, était défendue d’un côté par un vieux chien hargneux, de l’autre par un chat invalide, en même temps que par des chenets en fer de quatre pieds de haut et de forme bizarre. Une armoire d’une antiquité barbare complétait le mobilier. Une grosse fille de campagne, pieds nus, étalait sur la table une nappe grossière et tachée de vin, au moment où entrèrent les voyageurs.
— Holà ! la fille ! s’écria Durivet sans se laisser effrayer par cet aspect misérable, qui était, du reste, à peu près l’aspect de toutes les salles d’auberge du Limousin à cette époque ; qu’on nous serve à souper bien vite !

Élie Berthet, Le Prieur des pénitents rouges (Où diable sommes-nous ?)

L’œuvre et le territoire

Jean-Baptiste Morange et Durivet, le condamné rescapé quitte Limoges pour rendre visite au père de ce dernier ; ils empruntent à cheval « une route étroite et tortueuse qui conduisait à Bellac, à travers les châtaigneraies et les collines sans fin de cette partie pittoresque du Limousin ».

Le soir tombe déjà et les pousse dans la plus proche auberge, alors qu’ils n’ont parcouru que « trois ou quatre lieues », « les clochers de Limoges [ayant ) disparu tout-à-fait derrière les voyageurs seulement depuis une heure ».

À propos de Le Prieur des pénitents rouges

Avec ce feuilleton que l’on pourrait qualifier de fable à la morale quelque peu discutable mais à l’ironie certaine, Élie Berthet donne à voir le Limoges du milieu du XVIIIe siècle et plus particulièrement cette place du marché, la place des Bancs, où est dressée la potence.
Publié dans Le Siècle en 1839, Le Prieur des pénitents rouges met en scène Jean-Baptiste Moranges, marchand bourgeois de la ville, prieur des pénitents rouges, ordre chargé d’assister les condamnés à mort, de les accompagner au lieu du supplice et de s’occuper de leur dépouille et qui pouvait également les sauver. C’est justement de cette « fonction » dont va bénéficier un « pauvre jeune homme » condamné pour un vol avec effraction qui a su toucher le prieur.

Localisation

Également dans Le Prieur des pénitents rouges