La Bête est morte ! Oradour-sur-Glane...

Victor Dancette et Edmond-François Calvo, La Bête est morte !, Gallimard, 1995.

© Éditions Gallimard
Tous les droits d’auteur de cette œuvre sont réservés. Sauf autorisation, toute utilisation de l’œuvre autre que la consultation individuelle et privée est interdite.

1. « Mais c’est encore dans notre pauvre pays si torturé que les Barbares devaient faire reculer les limites de la férocité. D’une férocité calme, froide, ordonnée. Ils arrivèrent ainsi deux cents, un jour, dans un petit village qu’ils cernèrent en ramenant vers le centre les lapins travaillant à leurs jardins et ceux qui flânaient au soleil. Ils vidèrent toutes les masures, tous les terriers, tous les berceaux, fouillèrent les recoins pour être certains qu’aucun animal paisible n’échapperait au rassemblement. Ils parquèrent les mâles dans les granges, les femelles et leurs petits dans le lieu saint que même les plus sauvages avaient jusqu’ici respecté. Tout cela se fit dans l’ordre méthodique dont ce peuple ne peut se départir, même dans l’accomplissement des plus basses besognes. Guère plus d’une heure après l’arrivée des Barbares, les victimes étaient dûment classées, étiquetées et mises en place. Alors, sur un ordre précis, l’atroce massacre des innocents commença.

Des rafales de balles couchèrent dans la paille ensanglantée les malheureux parqués dans les granges. Après l’équipe des tueurs, les incendiaires achevèrent l’œuvre de mort. Car le massacre ne suffisait pas. Il fallait le bûcher, l’incendie. Dans chaque grange transformée en géhenne, de pauvres lapins blessés mais vivants, essayaient de se dégager des cadavres avant que l’asphyxie ne fasse son œuvre, avant que le feu ne dévore ses proies. Mais les flammes gagnaient de proche en proche, les poursuivaient, les enveloppaient, les terrassaient impitoyablement. Et les rares victimes qui parvinrent à sortir de cet enfer furent aussitôt abattues par les Loups à l’affût d’un gibier innocent. L’épouvante était partout. Dans les rues, dans les maisons, dans les champs, le carnage faisait rage. Le sang giclait sur les façades, coulait dans les ruisseaux, mais cela n’était pas encore suffisant. Le plus grand crime restait à commettre. Des Loups à la gueule hargneuse, au regard farouche où se lisait la joie sauvage d’une vengeance cruellement préparée, le commirent sans hésiter.

Oui, mes enfants, ils osèrent profaner le sanctuaire que les plus barbares de leurs ancêtres avaient respecté. Ils osèrent souiller ce lieu où règnent la miséricorde et la charité ; ils osèrent transformer en charnier ce havre de paix où ils avaient entassé les mamans et leurs petits. Les mots me manquent pour vous dire, mes enfants, ce que durent être les atroces souffrances de ces pauvres animaux sans défense que les Barbares asphyxièrent d’abord pour les brûler ensuite. Dans ce qui fut le sanctuaire, on ne retrouva rien que des cadavres carbonisés, des petits crânes noircis, des lambeaux de chair brûlée, des ossements et des cendres. Ainsi, tous les animaux de ce coin charmant avaient péri. 892 innocents avaient trouvé la mort. La raison s’égare devant une telle abomination. L’imagination demande grâce devant le sadisme diabolique d’un peuple où il faut bien croire qu’on naît bourreau. »

2. « Mes chers petits enfants, n’oubliez jamais ceci : ces Loups qui ont accompli ces horreurs, étaient des Loups normaux, je veux dire des Loups comme les autres. Ils n’étaient pas dans l’action d’une bataille, excités par l’odeur de la poudre. La faim ne les tenaillaient pas. Ils n’avaient pas à se défendre, ni à venger l’un des leurs. Ils avaient reçu simplement l’ordre de tuer. Ne croyez pas ceux qui vous diront que c’étaient des Loups d’une race spéciale. C’est faux ! Croyez-moi, mes enfants, je vous le répéterai jusqu’à mon dernier soupir, il n’y a pas de bons et de mauvais Loups ; il y a la Barbarie qui est un tout, et ne comporte qu’une seule race, celle des monstres, des bourreaux, des sadiques, des tueurs.

Il y a parfois chez nous des animaux qui naissent sans pattes ou sans oreilles et nous les trouvons anormaux. Mais cette race-là naît sans cœur normalement. Le plus doux est capable de vous ouvrir le ventre avec le sourire.

Dès ce moment, une vague de terreur déferla sur notre pauvre pays. Ne pouvant faire face partout à la fois, les Loups imaginèrent de nous figer dans la peur par tout un étalage de férocité infernale. Les arrestations, les déportations, les fusillades eurent lieu en masse. Il semblait que les Barbares fussent emportés eux-mêmes par un vent de folie démoniaque. Mais ils obéissaient simplement aux ordres de la Bête déchaînée qui avait eu assez de mal à retenir, pendant quatre ans, les instincts sanguinaires de ses hordes de bêtes sauvages.

Enfin ! Les Loups pouvaient rejeter cette tunique de correction dont, pour mieux nous tromper, les Maîtres de la Barbarie les avaient affublés !

Enfin ! Ils allaient pouvoir mettre bas le masque et montrer leur vraie gueule de loups assoiffés de sang. »

Victor Dancette, La Bête est morte ! (Oradour-sur-Glane...)
© Éditions Gallimard
Tous les droits d’auteur de cette œuvre sont réservés. Sauf autorisation, toute utilisation de l’œuvre autre que la consultation individuelle et privée est interdite.

L’œuvre et le territoire

Bien que très manichéen et patriotique, ce récit et les illustrations qui l’accompagnent se montrent profondément réalistes, même si l’on peut repérer dans cette évocation du massacre d’Oradour-sur-Glane une certaine imprécision – tout à fait légitime cependant – quant au nombre de victimes (642 en fait).

À propos de La Bête est morte !

La Bête est morte ! est une bande dessinée destinée à la jeunesse — sans doute vaudrait-il mieux d’ailleurs parler de livre illustré —, publiée initialement en deux fascicules à la fin de la Seconde Guerre mondiale.
Il est à noter que ces deux fascicules ont été conçus sous l’Occupation comme l’indique les ours sur le site de la Bédéthèque :

  • premier fascicule, Quand la bête est déchaînée : « Entre Le Vésinet et Ménilmontant, dans la gueule du grand loup, au groin du cochon décoré, et sans l’autorisation du putois bavard, cet album a été conçu et rédigé par Victor Dancette et Jacques Zimmermann, et illustré par Calvo sous la direction artistique de Williams Péra. Il a été gravé et imprimé par la Néogravure, pendant le troisième mois de la Libération [...] »
  • deuxième fascicule, Quand la bête est terrassée : « Conçu sous l’Occupation et réalisé dans la liberté, ce deuxième fascicule a été écrit par Victor Dancette sous les calmes ombrages du Vésinet. Illustré par Calvo, il a été gravé et imprimé par la néogravure sous la direction artistique de Willimas Pera. Achevé d’imprimer en juin 1945 avec l’espoir que la bête est bien morte. »

La Bête est morte ! revient sur les années de guerre sous la forme d’un récit « animalier » — l’ensemble des nationalités prenant les traits d’une ou plusieurs espèces sont visibles sur l’article de Wikipédia qui en dresse la liste — que fait Patenmoins qui a une jambe de bois, ayant perdu sa jambe droite suite à un bombardement de la ligne « Livarot », à ses petits enfants : Tit-Pat, Tiot-Pat et Pat-Menue.

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