Un peu de bleu dans le paysage On ne se risque pas impunément sur Millevaches.

Pierre Bergounioux, Un peu de bleu dans le paysage, Éditions Verdier, 2001, p. 67-71.

© Éditions Verdier

On ne se risque pas impunément sur Millevaches. Quand, partout, l’heure est à la liesse, à l’oubli, le plateau drape le violet, porte le deuil. On est monté de la plaine. On a traversé les étendues ornées de fleurs, chargées de fruits, les pays de la tuile ronde et du calcaire, la chaleur. On a suivi les routes rectilignes pavoisées de reflets de fêtes, passementées de soleil. Puis on a buté sur des pentes, cherché le passage dans des encaissements, franchi des ponts sur l’eau coureuse, passé dans l’ombre, croisé des hêtres, deviné, de quelque crête, avant de retomber, l’épais sourcil des sapins sur l’horizon. Puis la route sinueuse, penchée, s’est redressée. C’est la même heure et la même saison. Et pourtant, les dispositions riantes nées, l’instant d’avant, des blanches esplanades, des vergers ployants, des moissons, ont pris un caractère inconvenant. Tout dément l’humeur gaie à laquelle on s’abandonnait.

La bruyère mauve fait avec la fougère et le genêt un pelage ras, serré, à l’échine de la planète sur laquelle on vient de se hisser. Dans les interstices, un peu d’eau froide comme du verre, coupante, argentée, coule sur l’arène claire. Lorsqu’elle stagne dans les creux, elle tire de la terre mince et noire, acide, des reflets d’encre. Elle nourrit les tourbières où l’on s’épuise à progresser. Le sol se dérobe en gargouillant. On enfonce. Ça « gauille », disait hier encore le patois, la vieille parlure qui avait pris aux choses leur bruit, qui semblait leur langue même. On est repoussé par les piquants, pris à l’impénétrable réseau que tissent l’ajonc et la cullune courte ou, à l’inverse, insidieusement aspiré, menacé d’engloutissement. Le granit gris, usé, affleure.

Le vert miroitant des résineux ajoute à la froidure des terres, au cristal glacé des ruisseaux. Leurs aiguilles complètent, dans la verticale, l’hostilité de la brande, son contact blessant. Leur ombre stérile, pas plus que la lumière aseptique tombée d’un ciel si bleu qu’on le dirait violet, ne se prête à la vie. Nul oiseau ne se peint sur la haute coupole, nul chant n’illumine l’épaisseur du bois. La nuit est tapie sous les basses branches, comme une immense bête rousse. L’hiver n’a pas quitté le pays, cédé la place aux jours longs, généreux, qui campent dans la plaine et tiennent table ouverte. Il s’est simplement retiré à quelques pas de la lisière. Les mois désastreux veillent sous la colonnade régulière, parmi les ramures mortes.

On n’a pas seulement perdu la gaîté qu’on avait apportée du bas pays, en avançant. C’est le fondement subjectif de la durée, l’intime sentiment de l’existence qui a subi une atteinte profonde. Le charme qu’on retrouve aux confins de l’Aquitaine et du Quercy qui viennent battre le pied du plateau, tient à une affinité nature. Comment douter de l’harmonie préétablie entre ce qu’il y a et ce qu’on est ? Une main amie, munificente a déposé à notre intention le limon fertile et la pierre blanche, la lumière douce, la profusion de plantes nourricières, la bonté des soirs, les promesses de l’aurore. Je le sais. C’est là que j’ai commencé. Cette conviction bienheureuse m’a été livrée avec le paysage.

Il suffit d’une heure, en est, et l’on voit. On sait. Voir, c’est savoir. La terre rebelle, inculte, est celle de l’origine, le ciel excessif, le silence abyssal. L’air cru étourdit. Les blocs sourds de granit proclament, sans phrase, la brièveté fulgurante de nos vies, la vanité de nos vues, la fatalité de l’oubli. Rien n’a changé. Rien ne changera jamais. Nous passons comme des rêves et cette pensée, cet émoi dont on est transi, sont eux-mêmes dénués de la moindre importance. Nulle puissance n’a préparé notre venue. C’est une illusion bien localisée, un préjugé qui fleurit dans la plaine. La planète roule dans l’immensité vide, insoucieuse de son frêle équipage, et c’est là, sur les hauteurs qui moutonnent à l’infini pour se perdre dans le bleu, qu’on s’en avise, qu’on n’en peut plus douter. Nous aurons été cet instant, cet éblouissement fugace au front hirsute, bossué de l’éternité.

Pierre Bergounioux, Un peu de bleu dans le paysage (On ne se risque pas impunément sur Millevaches)
© Éditions Verdier

À propos de Un peu de bleu dans le paysage

Au début de la Gaule romaine à la fin du deuxième millénaire, la zone imprécise, plissée, qui sépare l’Auvergne de l’Aquitaine a vécu séparée. De là les sombres permanences, les bizarreries, les particularités qu’on pouvait, tout récemment encore, y observer. Lorsque le mouvement, le présent, l’ont tirée du sommeil, elle n’a pas hésité. Elle s’est retirée sans bruit, les yeux ouverts, dans le passé.

(Éditions Verdier)

Bonus

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    Pierre Bergounioux lit Un peu de bleu dans le paysage (On ne se risque pas impunément sur Millevaches)
    Enregistrement : CRL en Limousin.
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