La Ligne On ne choisit pas...

Pierre Bergounioux, La Ligne, éditions Verdier, 1997, p. 12-14.

© Éditions Verdier

On ne choisit pas plus la réalité extérieure que le goût des rêves ou le philtre ténébreux. Ç’aurait pu être ailleurs et ce fut là, sur la zone oblique, accidentée, elle aussi frontalière, qui sépare la plaine aquitaine du Massif Central, dont le cœur de granit, hermétique à l’eau, la rejette en rigoles, en ruisseaux, transpire et se ressuie, nourrit des tourbières, produit des étangs. Les vieux noms ne disent rien d’autre. Millevaches, en est, c’est mille aquas — des myriades de sources. La Corrèze — Curretia, la coureuse — galope vers le couchant avec un bruit de sabots, agite ses crinières d’écume dans les défilés de la zone métamorphique. Elle se hâte vers la Vézère, sa sœur, dont elle a partagé le berceau et puis s’est écartée. Elle la rejoint au pays des premiers hommes, ceux qui ornèrent sa rive de chevaux et de mammouths, d’hyènes et d’ours, de saumons, de signes qu’on trouve obscurs et qui sont limpides comme les eaux, qui parlent de grandes chasses, de la pêche légendaire à l’esturgeon. Les villes, même, les tardives enclaves, quand elles n’évoquent pas la hauteur défensive, le vie et le dunum gaulois, comme Neuvic d’Ussel et le puy d’Issolud — Uxellodunum — où les Cadurques, en l’an 51 (n’en déplaise à César) combattirent et moururent pour l’indépendance de la Gaule chevelue, les villes parlent de l’eau. Brive, sur la Corrèze, et son petit doublet, Brivezac, sur la Dordogne, c’est briva, le pont, en celtique, comme aujourd’hui Brücke, en allemand, bridge, en anglais. Ce sont les fontaines — Bonnefond, Fontfreyde et les Fontbelles —, la Bonde et la Rebeyrotte, Grandsaigne et Hautesagne — les marécages —, Riousal et le Rieutort — le filet d’eau trouble et l’autre sinueux —, Saint-Cirgues-la-Loutre, Fontourcy où les ours précités s’abreuvèrent, Lagane, Ganette et Gasneclaire — le ruisseau, en gaulois —, l’Entraygues latin et Lafage-sur-Sombre, Laval-sur-Luzège, Lagarde-Enval, Gouttenègre — la source noire — et Les-Quatre-Moulins. À quoi la main de l’homme ajouta, hier, les grands barrages échelonnés sur la Dordogne, l’Aigle et le Chastang, Bort-les-Orgues et la Valette, le Sablier.

Le goût inné de la terre, de la constance qu’on lui voit, du repos qu’elle nous offre, le penchant personnel, peut-être, qui m’était alloué — s’il existe des personnes —, comment le suivre quand un flot de bile noire, un vent de rêve vous traversent, malgré que vous en ayez, quoi que vous en pensiez, dedans, et que le dehors est mouillé de sources, miroite d’étangs ? Je n’avais pas l’ombre d’une chance.

Pierre Bergounioux, La Ligne (On ne choisit pas...)
© Éditions Verdier

L’œuvre et le territoire

Récit du destin de pêcheur de Pierre Bergounioux, La Ligne revient sur l’univers des origines du Limousin. Pays d’eaux stagnantes, courantes, ruisselantes, la Corrèze patauge dans l’eau jusque dans sa toponymie.

À propos de La Ligne

La ligne est double ici : celle du pêcheur à la mouche avec toute la belle ambiguïté d’une part de sa face aérienne, le vol de la mouche, d’autre part de son immersion dans la profondeur des eaux de la Dordogne ; c’est aussi la ligne de vie, tellement fragile et précieuse lorsque les cuissardes se remplissent d’eau et que le pêcheur perd du terrain et est happé vers le profond.
C’est cette expérience de la mort juste évitée que le texte donne, puis hausse à une compréhension de ce qu’est la vie.

(Éditions Verdier)

Bonus

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    Pierre Bergounioux lit La Ligne (On ne choisit pas...)
    Enregistrement : CRL Limousin
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