Gerbe baude Olivier...

Georges Magnane, Gerbe baude, Maiade éditions, 2014, p. 211-213.

© Maiade éditions

Olivier, serrant toujours la crosse de son revolver, s’était effondré contre un rocher. Son essoufflement diminuait un peu, mais il voyait trouble. Une sorte de poussière éblouissante tournoyait sans arrêt devant son regard. Il s’appliquait à bien se laisser aller contre la roche moussue. Ce n’était pas le moment de céder...
Malgré l’épuisement, il était plein de confiance : il ne pouvait faire autrement que leur échapper, et il leur échapperait pour de bon. Il ne se cacherait pas stupidement dans les bois. Il s’en irait bien loin, il oublierait. Il savait, cette fois, qu’il n’y avait rien d’autre à craindre que ces hommes, cette meute.
Il n’existait pas, il ne pouvait exister pour lui d’autres ennemis que les hommes. Ses alarmes, dans la forêt, venaient toutes des fonds obscurs, de sa mémoire. Pendant plus de vingt ans, il avait appris la peur des hommes. Pourquoi, pourquoi lui avait-il fallut si longtemps pour voir cette évidence ?

[...] En quelques foulées, il atteignit le mur du barrage. Les eaux n’avaient pas encore eu le temps de monter beaucoup. Le passage était facile. La chance... Il savait bien qu’il leur échapperait ! Il s’élança sur les pierres plates qui étaient à sec en plusieurs endroits. Seulement vers le milieu il dut mettre les pieds dans l’eau. Le courant faillit le faire déraper. Il parvint cependant à se rétablir. Encore deux pas et il serait hors de danger. Il arrivait... Sans aucune nécessité, il voulut franchir d’un bond le dernier mètre. Ce fut alors que ses deux pieds partirent sous lui, sans qu’il eût seulement le temps de chercher un appui, comme si une force irrésistible l’attendait depuis toujours à cet endroit précis.

Georges Magnane, Gerbe baude (Olivier...)
© Maiade éditions

L’œuvre et le territoire

La traque s’achève brutalement au barrage de Bussy, à quatre kilomètres d’Eymoutiers, alors qu’Olivier, exténué, commet une erreur qui lui sera fatale.

À propos de Gerbe baude

Été 1940. Entraîné dans la débâcle, Olivier, un jeune citadin, est embauché dans une ferme du Limousin et suscite bientôt admiration et jalousie pour sa force et son acharnement au travail. Mais quel est donc le secret qu’il semble traîner derrière lui et qui le met en marge de la société paysanne, effarouchant même l’imprévisible Rina, d’abord séduite par cet homme différent ?
A la veille de la gerbe-baude, le grand repas qui fête la fin des moissons, un corps est retrouvé dans l’étang. Le coupable est tout trouvé, d’autant que, sans même savoir de quoi on l’accuse, le garçon a pris la fuite à l’approche des gendarmes. Alors, s’excluant lui-même pour une faute passée qui le hante, il va vivre traqué dans la forêt, affamé, épuisé, au bord de la folie, poursuivi davantage par un remords que par les hommes. Et quand on découvre qu’il n’est pour rien dans le crime dont on l’accuse, il est trop tard…

Maiade éditions

Gerbe baude est structuré en deux parties complémentaires. La première présente le héros et le drame par une succession de monologues, technique en vogue dans la littérature américaine de l’époque, et la deuxième décrit la dérive psychologique d’Olivier.
L’intrigue prend vie dans et autour du village natal de Georges Magnane qui choisit de mettre l’accent sur la ruralité ainsi que sur les personnages pittoresques qu’il a côtoyé lors de ses séjours en Haute-Vienne. Le conflit entre paysans et citadins est un thème omniprésent dans ce roman. Cette confrontation difficile entre les habitants de la campagne et ceux des villes pousse les paysans à être extrêmement méfiants envers ces hommes aux « vêtements trop bien repassés » ; la méfiance devient si forte qu’elle mène à l’exclusion.

On aurait dit un gars des villes et pas des plus francs. Pas tout à fait une gouape, non. Plutôt un de ces acrobates qui se montrent sur les planches, à demi nus, les jours de frairies, et qu’on retrouve dans les cafés avec des vêtements trop bien repassés, qui les déguisent.

Georges Magnane, Gerbe baude, Maiade éditions, 2014, p. 82.

Georges Magnane a également écrit le scénario de l’adaptation cinématographique de son roman, Nuit sans fin (1947), réalisée par Jacques Séverac qui a tourné notamment à Eymoutiers.

Initialement publié par la NRF en 1943 et épuisé depuis de nombreuses années, Gerbe baude et réédité par Maiade en 2014.

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