Nu-tête

Marie-Noëlle Agniau, « Nu tête », IPNS, n° 14, hiver 2005, p. 16.

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Le plateau de Millevaches, c’est pour moi, la grande aération du corps. J’y vais chaque fois que je suis en panne d’écriture, quand le corps peine à écrire et qu’en lui, tout résiste, à commencer par ses propres forces : comprimées, durcies par une masse qu’elles ne savent plus employer. Quand je n’y vois plus clair. Au début, je croyais que c’était le plateau des milles vaches, et ce n’était même pas la croyance de l’enfant. Je croyais à ce peuplement des bêtes, suspendues par l’échine aux cornes du ciel. Mais la croyance fut rompue et je fus instruite. De la nature de cet innombrable et de l’eau qui abonde dans les creux de la terre. Qu’elle soit si seule me ravit. Et quand je pose pied à terre et que je frappe la terre de mon pied, c’est pour faire tomber les déchets et la corne de mon corps. Et qu’un vent les promène comme autant de particules noyées dans l’exploit de sa force. Avez-vous remarqué — ressenti — l’arrondi de la terre et comme l’on pressent — ici ou presque — la totalité de la sphère sur laquelle nous sommes posés. C’est comme si nous tournions avec elle. Les éoliennes ont rajouté leur propre mouvement. Ici, non seulement la tête vous tourne, mais le corps en entier, ici je dépose les parties défectueuses et comme malades, ici l’être que je suis s’affecte du grand air et du froid, et mon corps en entier devient ce lieu d’échange, toi pour moi, moi pour soi, un lieu de circulation — où même les nuages passent. Et quelques humains. Car comment les appeler autrement ? Ici, nous sommes frappés et tout nous semble étrange. Y compris le visage de l’homme. C’est l’évidence qui nous frappe, de plein fouet, comme le vent pousse les corps et la langue à sortir de soi. Ici, on aurait tendance à s’enfoncer dans les arbres et les feuilles, à ne plus faire qu’un. Mais ce n’est que tendance. Car le grand froid au bord duquel nous sommes assis, nous rappelle qu’il faut marcher. Stupeur tout en haut d’un souffle, le nôtre mélangé aux épices de la terre et au vide du monde, ici, à monter, puisqu’il faut monter et que le froid nous oblige à tenir, ici, je change de peau et j’opère la mue la plus silencieuse qui soit. On pourrait la croire insensible. On pourrait trouver d’autres métaphores, comme une espèce de machine à laver, géante. Ici, c’est grand tambour et c’est le vent qui lave et qui souffle en nos poumons et qui nettoie des pieds à la tête, jusqu’à nos idées, nos pauvres idées d’écriture et de poète. Ici, les chiens courent à l’état sauvage et quand ils reviennent vers nous — s’ils reviennent — c’est qu’ils ont déposé, quelque part, sous la terre, un peu de leur domestication. Nous faisons de même. Il y faut le ciel et le vent pur, le renouvellement instantané de ce que nous sommes, ici la pensée ne pense plus et c’est avec joie qu’elle s’abrutit sur le plateau du vent. Ici, je suis changée. Et les muscles se détendent et le froid qui nous apprend à faire face nous apprend aussi à plier, à détendre, à recevoir ce qui vient.

Marie-Nöelle Agniau, « Nu-tête »
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L’œuvre et le territoire

Dans ce texte, Marie-Nöelle Agniau rend hommage au plateau de Millevaches, terre privilégiée d’écriture.

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    Marie-Nöelle Agniau lit « Nu-tête »
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