Le Volcan Nous y passions...

Henri Cueco, Le Volcan, Balland, 1998, p. 31-32.

© Balland

Nous y passions, mes frères et moi, une bonne part de nos existences et il n’est pas étonnant que des événements importants, à défaut de se passer dans les lieux mêmes, nous y surprissent. Un jour, ce furent les Allemands qui, en tiraillant dans les rues alentours, déclenchèrent une panique telle qu’oubliant de remonter mon pantalon, je tombai sur place. Au moindre signal, nous devions, telle était la consigne, enjamber le balcon par les arbalétriers et les piliers et nous laisser glisser le long du bâtiment jusqu’à la toiture de notre cuisine et, de là, sauter par la fosse septique (imprenable) vers le jardin de Tersou, notre voisin, le résistant connu de tout le quartier. À partir du jardin allié, nous devions nous enfuir par les chemins, nous égayer dans la nature et, suivant la vallée de la Vézère jusqu’au dolmen, rejoindre les hommes de la préhistoire. Cette remontée dans le temps nous séduisait et nous abusions de la manœuvre sous prétexte de nous y entraîner. C’est dire que la fosse septique occupait dans notre dispositif de défense une position stratégique. C’était notre tapis magique, et puis nous avions sous les pieds une arme secrète, un dispositif d’une puissance inégalée : un volcan. Que les Allemands assaillissent notre cache et nous déclencherions l’arme secrète. Une lave nauséabonde se mettrait à érupter et les emporterait tous, « Boum badaboum », disaient les frères et les enfants du tailleur réfugiés eux aussi sur le volcan magique. Mais le jour où les Allemands tirèrent dans la direction de la Vézère depuis la route parce que Tersou et son groupe de francs-tireurs avaient fait un carton sur une voiture de SS et que les survivants cherchaient à se venger, je préférai m’enfermer dans les cabinets qui me semblaient être un refuge plus sûr encore.

Henri Cueco, Le Volcan (Nous y passions...)
© Balland

L’œuvre et le territoire

Né en 1929 à Uzerche, Henri Cueco y passe une bonne partie de son enfance, montant à Paris en 1947. C’est là que la famille vit, à proximité de la Vézère, et que le jeune Henri Cueco rêve, en 1944, de mettre les Allemands en déroute grâce aux déjections familiales.

En 1944, la remise était une cachette d’où l’on pouvait observer sans être vu les soldats allemands en faction à quelques mètres de là, sur le trottoir ou la chaussée. On aurait pu les toucher du doigt, les poignarder même, lorsqu’ils s’adossaient à la porte. Après le débarquement, en remontant vers le front, la division SS Das Reich était en alerte permanente. Ils formaient des barrages, plaçaient un tank ou une autochenille dirigé vers la remise comme si notre lieu fut d’importance stratégique. Les séjours que nous y faisions alors perdaient leur fonction ordinaire, on y passait en vitesse pour se défaire et on allait observer les boches en rêvant que nos munitions devenaient contre l’ennemi des armes cruelles et efficaces qui les auraient, à défaut de les tuer, écœurés à jamais de faire la guerre aux pauvres gens.

Henri Cueco, Le Volcan,Balland, 1998, p. 16.

Cette finalité leur étant refusée, le père de famille leur trouve un nouvel usage, agronomique :

En 1944-1945, la faim se faisait encore plus pressante. Nous avions à présent, en plus de la faim du moment, celle de la faim d’avant. Le père, habituellement méprisant pour les travaux des champs, avait au temps du « retour à la terre » loué un jardin potager. Le dimanche, tous les dimanches, sous l’œil bienveillant du grand-père (apôtre lui aussi du cycle de l’azote : excrément-fumier-légumes-excréments-etc.), nous allions au jardin. Nous y allions avec une brouette sur laquelle, dissimulé sous des cartons, notre seau de ferraille contenait le plus formidable accélérateur de croissance que d’expansives courgettes attendaient. Les activités régulières de la remise trouvaient là leur fin dernière comme s’il se fût agi d’un projet qui aurait trouvé là sa perfection géométrique. Au retour, nous ramenions de notre jardin le seau rempli de légumes et parfois même, allongée sur le plateau de la brouette, une énorme courge. Monstrueuse performance que nous nous croyions seuls à détenir et que le père, sûr de d’obtenir ainsi l’admiration des envieux, exhibait dans la devanture habituellement consacrée à l’étalage des produits de droguerie.

Henri Cueco, Le Volcan,Balland, 1998, p. 37-38.

À propos de Le Volcan

Avec Le Volcan, Henri Cueco livre un récit « autobiographique » — si l’on peut dire... — construit autour du motif des lieux d’aisance qu’il a a connus tout au long de sa vie, du seau en fer de l’enfance, posé à même le sol d’une remise obscure, au réceptacle en faïence émergeant d’étendues carrelées des maisons modernes, des technologies japonaises aux cabanes de fond de jardin en période de sécheresse...
L’occasion, non sans ironie, d’évoquer sa naissance à l’art contemporain ou de se lâcher sur ce qu’il perçoit de la politique...

La cour se recouvrait d’une couche sédimentaire, lentement, posément, comme si c’eût été feuilleté de la meilleure manière par un maître pâtissier, nonobstant sa pestilence. [...] Nous étions heureux du spectacle, pourtant un peu frustrant, mais qui nous initiait, sans que nous le sussions, à l’époque, aux mystères de l’art contemporain dont les œuvres, souvent, engagent le désir sans le combler, bousculent les habitudes sans compenser les manques qu’elles provoquent.

Henri Cueco, Le Volcan,Balland, 1998, p. 75.

C’est ce principe des fosses septiques qui s’applique à la politique dans nos démocraties confrontée à des poussées de mécontentement susceptibles, si on les comprime trop, de produire des éruptions sociales. L’art de gouverner est ainsi le plus souvent un art d’évacuer les tensions et dans le meilleur des cas un art d’éviter la formation de bouchons de rétention trop hermétiques qui finissent par se libérer en explosant. C’est ce que nous a enseigné très jeune, par l’exemple, notre fosse septique.

Henri Cueco, Le Volcan,Balland, 1998, p. 65.

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