Les Chroniques d’Aubos Nous sommes en voiture...

Laurent Bourdelas, Les Chroniques d’Aubos, Le Luy de France, 2006, p. 32-34.

© Le Luy de France

Nous sommes en voiture – toi et moi – sur les grands viaducs au sud de Limoges, avançant plus vite que les buses dans le couchant qui incendie les collines bleues. Impression soleil couchant - cela me ravit toujours, je veux dire que cela me sort déjà l’âme du corps, d’être si haut, si bien, avec mon fils qui ne parle pas encore mais qui chante sur de la pop anglaise.
Nous sommes des nobles sans châteaux ; ceux qui portent notre nom ne nous appartiennent plus : ils sont plus loin, au bord de l’autoroute, abandonnés, leurs parcs en herbe ont oublié depuis longtemps les chandelles sur les terrasses, les violons et les crinolines, les redingotes et les chemises à jabot, le pas des chevaux, les verres de cristal et les assiettes en porcelaine blanche. Tu vois, mon fils, nous sommes des nobles sans châteaux, avec une histoire qui ne sert à rien.
Nous sommes des chevaliers sans chevaux, avançant plus vite que les buses, mais sans chevaux, sans armes, sans boucliers et sans casques, nous sommes des nobles sans oripeaux et sans châteaux, dans le couchant qui incendie les collines bleu comme un oriflamme, nous sommes sans Dieu et sans cause et le Roi nous est interdit.
Cela me ravit toujours d’être avec mon fils qui ne parle pas encore mais qui chante sur de la pop anglaise. Le baroque s’est tu, c’était inévitable, la viole de gambe et les trompettes, les violoncelles, les tambours, et le cri des chouettes blanches, les parcs en herbe ont oublié depuis longtemps les chandelles sur les terrasses, le froufroutement des robes longues sur la jambe douce des femmes, le vin paillé dans les verres de cristal, l’eau fraîche des fontaines.
Les grandes cheminées sont éteintes, nous les avons vues par les interstices, le sol est froid, les vitres des fenêtres sont fendues, il y a le bruit de l’autoroute. Quel fil ténu, mon fils, avec ce passé ? Quels souvenirs d’arrogance et de grandeur, quelles paroles latines pour nos messes, quelles courses folles à travers champs, quelle sueur au flanc de nos chevaux ? Nous sommes des nobles sans châteaux, des chevaliers sans chevaux, je suis ton père, tu es mon fils, c’est un ordre possible, ce n’est pas le seul, cela me sort déjà l’âme du corps, moi qui ai frôlé les précipices, brûlé ma peau de Valence à Séville sur les traces d’ancêtres incertains, trempé ma main dans la Tamise et le Danube, marché dans les rues de Nuremberg la coupable, mangé un soir dans une salle colorée de Bruxelles. Je n’oublie rien et toi non plus. Nous sommes des nobles sans châteaux, sans autre privilège que d’être unis par ce sang trouble, dans le rouge du couchant, plus haut que les buses, sur les viaducs des hommes dont nous sommes aussi sans en être vraiment. En bas, la rivière bat les piles et des pigeons s’accrochent à la pierre. Et nous passons, nous passons, sur les viaducs des hommes.

Laurent Bourdelas, Les Chroniques d’Aubos (Nous sommes en voiture...)
© Le Luy de France

L’œuvre et le territoire

Dans ce texte, passant près du château de Bourdelas, l’écrivain se souvient d’ancêtres disparus, et s’adresse à son jeune fils qui ne sait pas encore parler.

À propos de Les Chroniques d’Aubos

Laurent Bourdelas a réuni, dans Chroniques d’Aubos, des textes épars écrits entre 2001 et 2005. Les premières pages sont consacrées à cette maison où il habite depuis 1995. Une sorte de serre où fleurissent les poèmes et les textes. Non sans tristesse, il voit pousser autour de son domaine les pavillons roses. L’auteur regrette le temps des châteaux. Dans les forêts environnantes où vaque son imagination, il croise parfois les fantômes des moines, des seigneurs et des bandits. Mais sous les coups de feu des chasseurs, les ombres s’effacent et la rêverie s’effondre comme une biche blessée. Bourdelas compare le Limousin au Far West. Dans ces décors peuplés de vaches limousines passe parfois une mobylette orange. L’écrivain l’observe avec malice et s’interroge sur la vie de l’étrange cavalier qui chevauche ce pétaradant destrier. Laurent Bourdelas sort souvent des sentiers battus. En le suivant, le lecteur découvre des sites insolites et mystérieux. [...] À travers les regards que porte l’auteur sur l’existence, sur son environnement, le lecteur se retrouve. Il perçoit les mêmes émotions, les mêmes sensations. Laurent Bourdelas sait faire parler son cœur. Il y a dans ce texte une grosse épaisseur émotionnelle.

(Jean-François Julien)

Bonus

  • MP3 - 3.8 Mo
    Cet extrait des Chroniques d’Aubos (Nous sommes en voiture...) lu par Laurent Bourdelas
    Enregistrement réalisé en 2012 par le CRL en Limousin.
    © Le Luy de France

Localisation

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