Mémoires d’une jeune fille rangée Nous passions l’été en Limousin...

Simone de Beauvoir, Mémoires d’une jeune fille rangée, Gallimard, « Folio », 2007, p. 27-28.

© Éditions Gallimard
Tous les droits d’auteur de cette œuvre sont réservés. Sauf autorisation, toute utilisation de l’œuvre autre que la consultation individuelle et privée est interdite.

Nous passions l’été en Limousin, dans la famille de papa.
Mon grand-père s’était retiré près d’Uzerche, dans une propriété achetée par son père. Il portait des favoris blancs, une casquette, la légion d’honneur, il fredonnait toute la journée. Il me disait le nom des arbres, des fleurs et des oiseaux. Des paons faisaient la roue devant la maison couverte de glycines et de bignonias ; dans la volière, j’admirais les cardinaux à la tête rouge et les faisans dorés. Barrée de cascades artificielles, fleurie de nénuphars, la « rivière anglaise », où nageaient des poissons rouges, enserrait dans ses eaux une île minuscule que deux ponts de rondins reliaient à la terre. Cèdres, Wellingtonias, hêtres pourpres, arbres nains du Japon, saules pleureurs, magnolias, araucarias, feuilles persistantes et feuilles caduques, massifs, buissons, fourrés : le parc, entouré de barrières blanches, n’était pas grand, mais si divers que je n’avais jamais fini de l’explorer. Nous le quittions, au milieu des vacances pour aller chez la sœur de papa qui avait épousé un hobereau des environs ; ils avaient deux enfants. Ils venaient nous chercher avec « le grand break » que traînaient quatre chevaux. Après le déjeuner de famille, nous nous installions sur les banquettes de cuir bleu qui sentaient la poussière et le soleil. Mon oncle nous escortait à cheval. Au bout de vingt kilomètres, nous arrivions à la Grillère. Le parc, plus vaste et plus sauvage que celui de Meyrignac, mais plus monotone, entourait un vilain château flanqué de tourelles et coiffé d’ardoises. Tante Hélène me traitait avec indifférence. Tonton Maurice, moustachu, botté, une cravache à la main, tantôt silencieux et tantôt courroucé, m’effrayait un peu. Mais je me plaisais avec Robert et Madeleine, de cinq et trois ans mes aînés. Chez ma tante, comme chez grand-père, on me laissait courir en liberté sur les pelouses, et je pouvais toucher à tout. Grattant le sol, pétrissant la boue, froissant feuilles et corolles, polissant les marrons d’Inde, éclatant sous mon talon des cosses gonflées de vent, j’apprenais le bouton-d’or et le trèfle, le phlox sucré, le bleu fluorescent des volubilis, le papillon, la bête à bon Dieu, le ver luisant, la rosée, les toiles d’araignée et les fils de la vierge ; j’apprenais que le rouge du houx est plus rouge que celui du laurier-cerise ou du sorbier, que l’automne dore les pêches et cuivre les feuillages, que le soleil monte et descend dans le ciel sans qu’on le voie jamais bouger. Le foisonnement des couleurs, des odeurs m’exaltait. Partout, dans l’eau verte des pêcheries, dans la houle des prairies, sous les fougères qui coupent, au creux des taillis se cachaient des trésors que je brûlais de découvrir.

Simone de Beauvoir Mémoires d’une jeune fille rangée (Nous passions l’été en Limousin ...)
© Éditions Gallimard
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À propos de Mémoires d’une jeune fille rangée

Les Mémoires d’une jeune fille rangée de Simone de Beauvoir nous plongent dans son enfance et notamment dans ses vacances d’été passées en Limousin. C’est dans le parc de Meyrignac, commune de Saint-Ybard, près d’Uzerche, propriété de son grand-père Ernest, que la future agrégée de philosophie s’épanouit en liberté, profite de la solitude si rare à Paris et « se saoule de lecture ». Au cours de promenades dans le parc avec son grand-père, elle apprend le nom des fleurs, des oiseaux, des champignons et des arbres. Une partie des vacances se déroule à une vingtaine de kilomètres, au château de La Grillère, commune de Saint-Germain-les-Belles en Haute-Vienne, où vit sa tante Hélène.

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