Des animaux farouches Nous eûmes des nouvelles...

Georges Magnane, Des animaux farouches, On verra bien, 2014, p. 86-91.

© On verra bien

Nous eûmes des nouvelles de Maria l’hiver suivant, au début de décembre, d’une façon qui nous surprit : un pli officiel, porté par Bridou, le facteur des télégrammes, un petit brun, sec et pourvu d’une moustache démesurée (dont on disait qu’il était un bâtard de Cartafil et qui, en effet, semblait sa reproduction en modèle réduit). Mon père dut signer deux fois : sur un registre et sur une feuille imprimée qui contenait une convocation.
Nous étions à table, en train de manger des châtaignes épluchées et cuites dans la grande marmite, notre casse-croûte habituel de dix heures en cette saison. Un silence consterné avait accueilli Bridou, comme d’habitude, car on n’utilisait le télégraphe que pour annoncer des malheurs.
Ma mère s’était levée si brusquement que sa chaise s’était renversée avec un grand claquement sur le pavé de la cuisine. Elle tremblait d’impatience et de crainte, mais elle attendit, selon le cérémonial de rigueur, le départ de Bridou pour demander d’une voix étranglée :
– Qui est mort ?
– Personne, grommela mon père. Ou alors quelqu’un que nous ne connaissons pas.
Il lui tendit le papier et, comme elle paraissait encore plus étonnée qu’avant, il ajouta :
– Je n’ai pas compris tout de suite, moi non plus. Tout ce que j’y vois, c’est que je dois aller à Limoges dans dix jours... comme témoin. Maria sera jugée en cour d’assises. [...]

Il fallut donc attendre le voyage de mon père à Limoges. Il partit le matin, avant l’aube, après avoir beaucoup grommelé, pendant qu’il se rasait devant une petite glace accrochée à la poignée de la fenêtre, courbé en deux, les genoux appuyés contre la huche sur laquelle était posée la grande lampe.
Il rentra tard, par le dernier train. On lui avait mis de côté sa soupe, qu’il ne mangea qu’après avoir bu deux verres de vin, ce qui était contraire à ses habitudes. [...]
J’étais plongé dans mon livre (un nouvel épisode des aventures de Jean Flair, que m’avait prêté Justin, le frère de Jeantou) si résolument que l’ombre de mon nez assombrissait une partie de la page. Le regard de mon père s’attarda un moment sur moi et je pensai : « Ça y est, il va m’envoyer au lit... » Non ! Il reprit son air préoccupé, roula lentement une cigarette et tourna sa chaise vers le feu. Il parla lentement, en marquant souvent des pauses :
– Il faut que je vous raconte comment ils m’ont fait parler.
On m’a demandé d’avancer jusqu’à une espèce de petite balustrade, et de jurer que je dirais la vérité... Ouais. Ce n’était pas si facile que ça en a l’air, car on ne m’a demandé que des couillonnades : si Maria travaillait bien, si elle perdait ses moutons pendant qu’elle allait dans les bois avec ses galants, si elle avait souvent mis le gros ventre... Naturellement, j’ai dit qu’à son travail, elle était parfaite, mais que je ne savais pas avec qui elle allait dans les bois, que ça ne m’intéressait pas et que je ne l’avais jamais vue avec le gros ventre... Que j’avais seulement à m’occuper du ventre de mes vaches, des truies et des brebis... Ils ont paru me prendre pour un idiot. [...] Quand on a demandé à Maria si elle se sentait abandonnée chez moi, elle a regardé l’avocat et lui a envoyé en pleine figure : « J’étais très bien, on me soignait très bien quand j’étais fatiguée, surtout la patronne qui était comme une mère. »
Il s’arrêta brusquement, comme s’il craignait d’en avoir trop dit et jeta un regard courroucé vers ma mère qui s’était mise à pleurer.
– Eh bien ! s’écria-t-elle. Vas-tu te décider à le dire ?... Tu aurais bien pu le dire en entrant dans la maison : qu’est-ce qu’ils lui ont fait ?
– Dix ans, dit mon père en serrant les dents.
Son visage était dur comme de la pierre. Impossible de savoir s’il était affligé, indigné ou tout à fait indifférent.
Ma mère ouvrit la bouche et demeura ainsi, un moment, le souffle coupé. Les autres se taisaient. Alors je ne pus y tenir :
– Dix ans ! criai-je. Dix ans en prison, sans savoir ce qu’elle a fait et si elle a fait quelque chose. Ils sont... c’est des fous, des bandits.
Mon père gronda, mais comme pour seulement se racler la gorge, sans articuler un seul mot. Il baissa la tête, parut chercher ses mots et finalement fixa droit devant lui un regard chargé de colère :
– Il faut bien faire attention. Ne jamais tomber dans leurs pattes... Ils détestent tous ceux qui ne sont pas comme eux... Ils se sont moqués de moi. Oui, ils ont osé rire de moi. [...]
– Ne pas tomber dans leurs pattes, répéta-t-il avec une violence sombre. Se méfier toujours, se cacher, courir... Nous sommes du gibier pour eux.

Georges Magnane, Des animaux farouches (Nous eûmes des nouvelles...)
© On verra bien

L’œuvre et le territoire

Maria travaille et vit à la ferme. Cette jeune femme est très courtisée et cède souvent à la tentation. Or, une grossesse non désirée va ternir sa réputation dans le village, l’obligeant à partir. Elle se réfugie à Limoges mais les ennuis ne sont pas terminés...

À propos de Des animaux farouches

Des animaux farouches est un roman autobiographique composé de plusieurs chapitres fragmentés en une succession d’anecdotes. Georges Magnane revient sur son enfance passée dans un petit hameau proche de Neuvic-Entier, en Haute-Vienne, narrant, sur une période allant de 1911 à 1919, la vie de sa famille (paysans avec trois enfants vivant sous le même toit que les grands-parents), la vie des personnages pittoresques de son village natal mais aussi sa découverte des livres ainsi que le chaos et le désenchantement du monde, de l’annonce de la guerre à sa fin.

Amoureux de la nature, Georges Magnane décrit la ruralité limousine à travers de belles pages-paysages, des descriptions des travaux agricoles mais aussi des personnages qu’il côtoyait à l’époque (moissonneurs, faucheurs, instituteurs, facteurs, ivrognes...) et des événements qui les réunissaient (fête des moissons, foires, bals...)

La minutie déployée par Georges Magnane pour décrire ce monde merveilleux que représente « son » Limousin, témoigne de l’éclat de ses souvenirs et du rôle narratif qu’il veut leur faire jouer : les lieux sont tellement magnifiés qu’ils se métamorphosent en un personnage à part entière.

(Thomas Bauer dans la préface du roman)

Mais la vie paysanne du début du XXe siècle était rude. L’auteur montre les difficultés et la violence de la paysannerie par des portraits de paysans agressifs qui se battent contre la nature, leurs voisins et contre les gens de la ville, dénonçant ainsi la « bestialité » de ses semblables.

Des animaux farouches est le dernier roman de Georges Magnane.
L’auteur entreprend l’écriture de ce récit autobiographique après plus de dix ans de silence, à la suite de la découverte d’une maladie inflammatoire et dégénérative. Par ce roman, il décide de revenir une dernière fois sur son passé en retraçant le chemin parcouru et en replongeant dans les raisons de son déchirement entre la fierté de ses origines paysannes et le mépris envers ce monde violent.

Publié initialement à la NRF en 1978, Des animaux farouches est réédité par les éditions On verra bien en 2014.

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