Vies minuscules Nous approchions...

Pierre Michon, Vies minuscules, Gallimard « Folio », 2008, p. 205-207.

© Éditions Gallimard
Tous les droits d’auteur de cette œuvre sont réservés. Sauf autorisation, toute utilisation de l’œuvre autre que la consultation individuelle et privée est interdite.

Nous approchions ; les toits miroitèrent, le village dans son vallon nous apparut ; dans l’espace accru, la petite cloche sonnait. Le docteur C. et Thomas avaient dit vrai : la volée allègre et triste ne conviait personne à la tristesse du sacrifice, à l’allégresse des renaissances ; personne sur la place, ni sur les marches de l’église ; de toute l’étendue bleue qu’elle émouvait en vain, la cloche de Saint-Rémy n’appelait chaque dimanche matin d’autres ouailles que ce troupeau vague qui, s’entre-heurtant, butant sur chaque pierre et sur chaque mot, descendait lourdement les ruelles, faisait retentir la place de ses galops frivoles, s’engouffrait sous le porche en larmoyant. Le bronze creux, le bronze radieux et hautain, sonna jusqu’à ce que nous passions la porte : sous le clocher, l’abbé en chasuble ordinaire volait avec la corde, affairé, sérieux, dansant.
Nous nous installâmes bruyamment ; la cloche eut quelques sursauts encore, se tut. Pour nous seuls l’abbé avait posément dansé avec sa corde et, ayant assigné cette voix divine à nous saluer, l’apaisait ; il était imprudent d’ailleurs de soumettre à ce branle profond la nef, considérablement endommagée : la très simple charpente était dénudée au-dessus du chœur, où la lumière d’en haut ruisselait ; une poutre noire baignait dans les cieux candides ; une chute de plâtras avait obstrué la porte de la sacristie ; et derrière l’autel, une vaste lézarde s’ouvrait sur le bleu touchant du ciel. Les saints de plâtre avaient été encapuchonnés pour traverser l’humidité des nuits qui régnait sous les voûtes comme dans une forêt ; l’autel était recouvert d’une bâche épaisse en toile de tente d’un vieux vert. Toujours sérieusement, posément, l’abbé décoiffa quelques saints, saint Roch le guérisseur en braies et blouse de bure, qui montre sur sa cuisse la plaie charbonneuse partagée avec les bœufs, les brebis, saint Rémi l’évêque, l’érudit confesseur des vieux Carolingiens, d’autres ; il eut un sourire peut-être modeste, plein d’humour insondable, en branchant un vain calorifère dans ce vaisseau ouvert à tous les vents. Enfin il saisit un coin de la bâche, eut un regard vers l’assistance, et Jean, répondant peut-être à un rite renouvelé chaque dimanche, se précipita, prit l’autre bout, et ils la déroulèrent : ainsi Moïse appelait-il, à la halte, le plus niais chamelier des tribus d’Israël et, un instant complices, ils installèrent ensemble la tente de l’arche. Dans ce désert, le tabernacle apparut.

Pierre Michon, Vies minuscules (Nous approchions...)
© Éditions Gallimard
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L’œuvre et le territoire

Dans la « Vie de Georges Bandy », Pierre Michon évoque « un de ces hôpitaux psychiatriques new-look, construits en pleine campagne et sans murailles », La Ceylette, où le narrateur reconnaît l’abbé Bandy, qui officie désormais à Saint-Rémy (tout de même distant de La Ceylette, en fait, d’une vingtaine de kilomètres). La messe dominicale, qui se tient dans une église délaissée, fournit alors aux patients l’occasion d’une sortie.

À propos de Vies minuscules

Pierre Michon fait irruption dans le paysage littéraire en 1984, avec la publication chez Gallimard de son premier ouvrage, Vies minuscules, ensemble de huit portraits, se répondant l’un l’autre, évoquant le départ d’une terre rude, la disparition, la mort, dépeignant, en les magnifiant, des personnages « simples » connus et transfigurés par l’auteur.

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