L’Étranger Notre arrivée à la gare...

Shimazaki Toson, L’Étranger, 1922, chap. 67-68 (traduction d’extraits par Pr Susumu Kudo).

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Notre arrivée à la gare coïncidait avec un départ des soldats en guerre, accompagné d’un grand rassemblement des gens de la ville. Là, l’apparition en [sic] cinq drôles d’étrangers les auraient beaucoup frappés. Immédiatement, nous avons été entourés, à droite et à gauche, d’un nombre d’hommes et de femmes s’approchant de nous pour regarder. Surgit alors une jeune femme, qui se faufilait dans la foule et venait vers nous en nous appelant par nos noms. C’était Marguerite. Notre logeuse parisienne déjà arrivée la veille dans cette ville de province, avait envoyé sa nièce nous chercher à la gare. Sous le regard curieux de la foule, Marguerite venue à notre rencontre rougit comme une petite fille. Notre sauf-conduit montré au gardien de la gare, nous avons échappé, installés dans un café devant la gare, à la curiosité des gens.

[...]

Une nuit passée à l’hôtel. Le matin, la tour du temple Saint-Étienne en vue en dehors de la fenêtre, un chant de coq inattendu me frappa à l’oreille. La ville ne serait pas seulement connue pour sa production de porcelaine, mais aussi pour la garnison du VIe régiment. Une sonnerie de clairon de la caserne se fit entendre dans le brouillard matinal.

[...]

La ville de Limoges, pour les yeux habitués à Paris, est une ancienne ville seigneuriale. Elle me rappelle vaguement notre ville de Matsumoto. La cathédrale Saint-Étienne, visible même depuis l’hôtel de la gare, est un grand édifice de pierre, devant lequel nous venions de passer. Une petite chapelle portant une croix gravée dans le coin d’une ruelle qui remonte vers la cathédrale nous rappelait qu’il s’agissait bien d’un pays de religion catholique. [...] Nous avons vu aussi, sous l’ombre des feux flottants des cierges alignés devant la chapelle, une jeune femme vêtue en noir, agenouillée sur le perron, en prière pour un être cher parti au front, semblait-il.

Shimazaki Tōson, L’Étranger (Notre arrivée à la gare...)
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L’œuvre et le territoire

Ces différents extraits relatent l’arrivée des Japonais à Limoges. Dès sa descente du train, le 27 août 1914, Shimazaki découvre les effets de la mobilisation générale, décrétée le 2 août par le gouvernement français. Les mobilisés transitent par la gare des Bénédictins pour gagner les zones de combat vers le nord-est.

La mobilisation en Limousin s’est effectuée admirablement, avec un entrain et une régularité dignes d’éloges. Pas un régiment n’est parti de Limoges sans être ovationné par la foule [...].

Limoges illustré, 1er septembre 1914.

Tout au long de son séjour, Shimazaki habite une ville loin du front et pourtant fortement marquée par le conflit qui rapidement s’enlise. Les hommes jeunes sont partis, l’économie tourne au ralenti. Surtout, les blessés affluent. Ces scènes sont notamment immortalisées par les dessins d’Eugène Alluaud.

Les hommes en âge de porter les armes avaient quitté les champs et les fermes, les chevaux avaient été réquisitionnés, les étables étaient calmes et tristes. Les usines de porcelaine avaient fermé leurs portes, ainsi que la plupart des magasins... les bâtiments du lycée et des écoles étaient utilisés comme infirmeries pour soldats blessés.

Shimazaki Tōson, L’Étranger, 1922, chap. 71 (trad. Jean-Pierre Levet).

Un hôpital militaire anglais a été installé dans les locaux de l’école des Beaux-Arts : tout le personnel, médecins, infirmiers et infirmières est anglais [...]

Limoges illustré, 1er novembre 1914.

L’hospitalité de ses hôtes, qui marque l’auteur japonais dès les premiers instants, lui sera très appréciable pendant les quelques mois qu’il passe à Limoges, et contribue à faire de la ville un havre apaisant pour l’écrivain.

La petite chapelle qu’il évoque existe toujours de nos jours. Il s’agit de Notre-Dame de Préservation, qui se situe à l’angle de la rue de la Cathédrale et du boulevard de la Corderie.

À propos de L’Étranger

Jamais publié en France, L’Étranger est le récit que Shimazaki fait de son expatriation en 1914, à Paris puis Limoges.

Avant d’y arriver, Shimazaki avait entendu parler de Limoges, connue pour ses porcelaines à l’étranger, déjà visitée par des industriels japonais une dizaine d’années auparavant. Mais cette installation provisoire en Limousin est le fruit du hasard ; c’est la logeuse parisienne de Shimazaki qui, face à l’avancée des troupes allemandes, lui conseille de se replier dans sa ville d’origine où elle a conservé de la famille. Accompagné de quelques amis, dont le peintre Masamune Tokusaburo, l’auteur s’installe au 107 de la rue de Babylone, tout près de la Vienne.

Dans ce récit, Shimazaki offre le témoignage sensible de ses relations amicales avec la population locale et de sa compassion à leur égard en ces temps troublés. Il produit aussi une description poétique et attendrie du paysage limougeaud du début de siècle, dont la dimension campagnarde transparaît très nettement.

Aujourd’hui encore, des touristes japonais de passage en France cherchent cette demeure où l’un de leurs plus célèbres écrivains a séjourné.

De nombreux visiteurs venus de très loin, en découvrant la petite maison, demeurée intacte et signalée par une plaque apposée par la municipalité en 1990, en parcourant les rues des coteaux, aujourd’hui lotis, d’où l’on perçoit toujours, de certains points bien précis, les trois clochers, en attendant des heures calmes du jour ou de la nuit pour percevoir le bruit sourd de la Vienne, en retrouvant des témoins ou des descendants de témoins des scènes décrites, ne peuvent retenir des larmes de bonheur sur les traces des pas de leur illustre compatriote.

Jean-Pierre Levet, « Limoges, entre ville et campagne. Sous le regard poétique et compatissant de Shimazaki », in Machine à feuilles n° 15, mars 2003.

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