Lettres sur le Limousin Trente-cinquième lettre. Saint-Germain, novembre 1856. : Non loin de nous...

Henri Alexandre Flour de Saint-Genis, Lettres sur le Limousin, Les Ardents Éditeurs, 2013, p. 194-195.

Non loin de nous, nous apercevions les montagnes de la Corrèze. Impossible de revenir avant la nuit à Saint-Germain. Saint-Yrieix était trop loin ; mais Coussac-Bonneval, il nous semblait derrière des rideaux d’arbres apercevoir le sommet aigu de ses tours perdues dans la brume qui montait du fond de la vallée ; va pour Coussac !

Déjà je voyais se dresser devant moi cette grande figure du comte de Bonneval, parti de Coussac pour mourir à Constantinople pacha de Romélie, gouverneur de l’Arabie-Pétrée, de l’Île de Chio, général d’artillerie, enfin topigi-bachi.

Nous bouclons nos ceintures, rajustons nos armes, et nous voilà hardiment lancés vers Coussac-Bonneval.[...]

Bientôt tout n’est plus que vapeurs froides et obscurité ; la terre durcie se brise sous nos pas pressés. Quelques minutes après, nous étions installés sous le manteau d’une vaste cheminée de la cuisine, dans la principale hôtellerie de Coussac. Une table couverte de Blanche nappe, de mets simples et abondants nous indemnise de la frugalité de la journée. Rien n’est dévorant comme le touriste pédestre.

Le sommeil, ce père de la santé, disent les Arabes, est venu réparer nos forces ; et le lendemain, à l’aube, je me sépare à regret de mon aimable compagnon qui retourne à son poste ; je serre une dernière fois sa main amie, et, en attendant que l’on me prépare un frugal repas, je crayonne le château de Coussac.

La façade principale présente une tour carrée surmontée d’un toit pointu, grand cadran au milieu, une seule porte, d’étroites ouvertures ; à droite et à gauche, de grandes et belles tours rondes crénelées, surmontées aussi de toits élevés, avec mâchicoulis, sans autres ouvertures que des meurtrières ; puis, en retour, refermant une masse énorme de bâtiments, de magnifiques tours rondes, parfaitement entretenues et conservées, donnent à cette vaste demeure un grand et royal aspect. Les quatre corps de logis qui composent le château présentent quatre façades de styles et d’époques différentes ; une galerie intérieure supportée par des arceaux, une chapelle gothique, de vastes et somptueux appartements, font de cette demeure le plus agréable et en même temps le plus grandiose séjour. Sa position en est des plus pittoresques, et du haut des tours l’on plane sur trois départements, la Corrèze, la Haute-Vienne et la Dordogne.

Henri Alexandre Flour de Saint-Genis, Lettres sur le Limousin (Trente-cinquième lettre, Saint-Germain)

L’œuvre et le territoire

Le narrateur évoque l’une de ses visites à Coussac-Bonneval et profite de cette occasion pour faire la description du château.

Il y reviendra à plusieurs reprises dans ses lettres, notamment pour approfondir ses précédents récits.

Le château de Bonneval, d’une architecture lourde et massive, est un grand bâtiment carré, flanqué de tours rondes et entouré de fossés à sec. Une vieille herse de fer ferme l’entrée : c’est le débris le plus caractéristique de ce manoir. La cour intérieure est entourée, au rez-de-chaussée et au premier étage, d’une galerie couverte semblable aux cloîtres de couvents ou aux promenoirs des maisons mauresques. Sur cette cour s’ouvrent les appartements.

Henri Alexandre Flour de Saint-Genis, Lettres sur le Limousin, Les Ardents Éditeurs, 2013, p. 316.

Il évoque également, dans l’une de ses lettres, l’un des grands personnages de la famille Bonneval qui occupe les terres de Coussac dès le XIe siècle.

Je vous en ai parlé et je vous parlerai encore du château ; mais je ne vous ai rien dit du seigneur châtelain, mort à Constantinople pacha à trois queues. [...] Mis aux arrêts pour infraction à la discipline, il appelle en duel le marquis de Prié, ministre de la guerre. Condamné à mort par le conseil antique, il obtient la grâce par l’intervention du prince Eugène, avec commutation de peine en une année de prison. Réfugié à Venise, où l’on pouvait si facilement s’emparer de sa personne, il provoque son protecteur le prince Eugène. Cette folle conduite soulève contre lui l’Empereur, la noblesse d’Allemagne et même celle de la France. Et, après mille incidents, il se réfugie en Turquie, chez ceux-là même auxquels il a fait une guerre implacable ; il y prend le turban ; il y forme un corps de bombardiers, dont la discipline et la valeur changent la face de la guerre. Il devient le conseil de Mahmoud Ier ; est comblé de richesses et d’honneur ; il prend le nom d’Achmet-Pacha.

Henri Alexandre Flour de Saint-Genis, Lettres sur le Limousin, Les Ardents Éditeurs, 2013, p. 313-314.

À propos de Lettres sur le Limousin

Lettres sur le Limousin prend la forme d’une succession de soixante-quatre lettres, adressées par M. Durand, prête-nom du narrateur, à son médecin parisien, et publiées dans le quotidien local le Vingt Décembre entre le 28 février 1857 et le 3 novembre 1858.
En 2007, Les Ardents Éditeurs proposent pour la première fois une édition regroupant en un volume l’ensemble de ces lettres restées anonymes. De nouvelles recherches et le fruit du hasard ont pu leur permettre de reconnaître en Henri Alexandre Flour de Saint-Genis, l’auteur de ce texte rare, réédité en 2013.

Ces lettres invitent leur destinataire à la découverte du Limousin, et plus particulièrement de la Haute-Vienne, en s’attachant à en présenter ses beautés naturelles et patrimoniales, son paysage et son histoire, tout en faisant appel à l’économie, l’anthropologie, la statistique...
L’auteur propose à travers cette correspondance un véritable récit de voyage, dans la lignée du Voyage en France d’Arthur Young, mais d’inspiration romantique.

Dans sa première lettre, l’épistolier expose sa démarche : selon les conseils de son médecin, il doit suivre un programme défini, qui consiste à vivre en plein air, faire de l’exercice, voyager, changer de lieux, fatiguer son corps, s’astreindre à un travail intellectuel, et en donner un compte-rendu quotidien à son médecin. L’auteur pose ainsi cette ordonnance médicale comme le prétexte à ses voyages et à la correspondance qui en résulte.
Au gré de ses déplacements, des ses explorations, Henri Alexandre Flour de Saint-Genis propose ainsi un aperçu « statistique » du Limousin, mêlant notamment démographie, géologie, économie et industrie... Il se fait aussi l’écho des hauts faits historiques ou légendaires, revenant ainsi aussi bien sur le sac de Limoges de 1370, comme Élie Berthet dans Le Château de Montbrun (1847) que sur la légende de la fondation de Saint-Léonard-de-Noblat, en donnant une version bien différente du même Élie Berthet dans Saint Léonard – Chlodwig-le-Chevelu... S’ils évoquent les noms fameux dont la gloire peut rejaillir sur le Limousin, rares sont ses références à la littérature évoquant le Limousin ; la référence à Jules Sandeau et à son Docteur Herbeau est ainsi notable.

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