À propos

Né en 1964, Nicolas Frémiot devient photographe à la fin des années 1980 et commence par pratiquer le portrait, questionnant ainsi les rapports sociaux. Le changement de décennie marque une évolution de son travail puisque c’est en 1991 qu’il réalise sa première déambulation, piétonne, inaugurant ainsi un nouveau rapport au paysage et « s’inscrivant dans la lignée de photographes tels que Hamish Fulton ou Thierry Girard qui créent des œuvres grâce et à partir de leurs déplacements dans la nature » (Dominique Gaessler, Vagabondages — cf. bibliographie).

Parmi ses dernières déambulations, nous pouvons retenir Résistances, projet débuté en 2009 lors d’une résidence à La Métive au Moutier-d’Ahun (Creuse), sa traversée de l’Ile-de-France d’est en ouest en trois semaines en 2012 et sa traversée de l’Essonne réalisée en quinze étapes du 15 au 29 novembre 2014 et dont il a rendu compte via Tumblr.

La démarche de Nicolas Frémiot

DE(s)MARCHE(s)

Combien de territoires sommes-nous conduits à traverser en bus, en RER, en train, en voiture sans aucune conscience de l’histoire qui se cache derrière ces paysages ?
Nous nous contentons de les voir défiler à vive allure.
La multiplication des outils technologiques, qui modifie nos modes de vie, n’entraîne pas forcément du temps hors travail ; « notre espèce accumule le progrès, mais pas le soulagement » (Erri De Luca, Sur la trace de Nives, Gallimard, 2006).
En parallèle de plus en plus de gens vivent et travaillent chez eux délaissant l’espace public.
Espace public lui-même de plus en plus privatisé, segmenté, compartimenté.
Nous vivons dans des zones pavillonnaires, faisons nos courses dans les zones commerciales et travaillons dans les zones industrielles
Au lieu d’habiter le monde nous finissons par habiter des lieux fonctionnels (voitures, immeubles, bureaux...) Tel que « le corps n’est plus qu’un paquet en transit, un pion bougé de case en case ; il ne se meut pas, il est mû » (Rebecca Solnit, L’Art de marcher, Babel, 2004).
De ce fait notre perception du paysage s’en trouve altérée.
Comment alors aller à la rencontre des « pays » ?
En marchant à pied tout simplement.
La marche à pied permet d’appréhender le paysage en temps réel.
Le rythme de la marche est proche des rythmes qui agitent notre corps (cœur, respiration, vision, etc.) et « l’esprit va à l’allure des pieds » (Rebecca Solnit, L’Art de marcher, Babel, 2004).
Ainsi marcher c’est reconquérir l’espace. À pied, les lieux que nous fréquentons reste reliés. Marcher c’est être en prise avec les imprévus, les rencontres et les surprises.
La marche à pied dans ce cas est bien autre chose qu’un moyen de locomotion.
Elle est une façon d’envisager le monde.
À bien y réfléchir la marche fait appel à la géographie, l’architecture, l’histoire, l’aménagement du territoire, par extension à la politique.
Le regard objectif du photographe n’existe pas, le paysage vierge n’existe pas.
L’homme par son intervention sur la terre crée, fabrique le paysage pour qu’il puisse y vivre.
De même, dès lors que je photographie le paysage, je fabrique mon propre paysage.
Voilà pourquoi j’aime voyager, vagabonder à travers un territoire familier ou inconnu, urbain ou « naturel ».
La marche à pied me permet de retrouver des sensations que j’aurai tendance à oublier dans notre civilisation occidentale à dominante urbaine.
Marcher, c’est être en prise direct avec les éléments naturels, le vent, la pluie, la chaleur.
Les pieds sur terre un contact charnel s’établit avec la végétation, l’humus, le bitume.
Mes sens sont mis en éveil. Et si je suis emmené à croiser quelqu’un sur le chemin, je peux prendre le temps de porter un regard sur lui, de converser.
Parfois la traversée d’un paysage provoque des enchaînements d’idées, alors des souvenirs remontent à la surface.
M’abandonner corps et âme aux lieux que je traverse et faire des images chemin faisant est ma façon de parler du monde dans lequel nous vivons.

(Nicolas Frémiot)

Œuvres liées