Lettres parisiennes N’allez pas croire...

Madame de Girardin, Lettres parisiennes, Charpentier, 1843, p. 235.

N’allez pas croire que tout le reste du pays soit aride comme notre poétique vallée. Il y a là de belles prairies, des champs cultivés. Du sommet de nos rochers déserts, on aperçoit de riants paysages. À notre droite, la ville de Bourganeuf élève ses brunes tourelles, et son vieux donjon, où le frère de Bajazet, Zizim, fut enfermé ; à gauche, la roche de Mazurat perce la nue et fait briller au soleil ses cailloux de cristal ; le Thorion, large ruisseau que nous trouvons paisible, nous, propriétaire d’un torrent, déplie en détours gracieux ses rubans d’acier ; et puis, en face de nous, s’étend sur vingt collines la superbe forêt de Mérignac, digne d’un cadre de tableau, sombre océan de chênes qui roule à l’horizon d’immenses vagues de verdure.

N’allez pas croire, non plus, que les habitants de cette terre soient privés de toute civilisation ; n’imaginez pas que cette petite ville de l’ancienne Marche soit très éloignée du moderne Paris. Elle est, au contraire, plus avancée en éducation politique, en littérature, en élégance, que bien des villes voisines qui font grand bruit ; et c’est le charme particulier de ce séjour, c’est ce mélange de mœurs champêtres et d’habitudes citadines, d’aspects sauvages et de plaisirs mondains.

Delphine de Girardin, Lettres parisiennes (N’allez pas croire...)

L’œuvre et le territoire

Dans cet extrait elle dresse un tableau des beautés des environs de Bourganeuf et des curiosités de la ville avant de louer une ville « éclairée » politiquement et littérairement parlant, annonçant ainsi le constat qu’en fera, à la fin du siècle, Martin Nadaud dans un passage de ses Mémoires de Léonard, ancien garçon maçon où il parle d’Émile de Girardin.

À propos de Lettres parisiennes

Delphine de Girardin, sous le pseudonyme de Vicomte Charles de Launay (sous différentes formes), publie dans le journal La Presse, fondé par son mari, des chroniques, par la suite publiées sous le titre de Lettres parisiennes en 1843.

Dans l’une de ces Lettres parisiennes, datée du 24 novembre 1838, Delphine de Girardin regrette son retour à Paris et son séjour de plusieurs mois à Bourganeuf, où son mari, député de la Creuse pour l’arrondissement de Bourganeuf notamment de 1834 à 1839, possède une propriété, le domaine du Verger.

Que Paris semble laid après un an d’absence ! Oh ! que c’est triste une ville de plaisir ! Quand on revient d’un grand voyage, quand on a longtemps respiré l’air pur, l’air embaumé des montagnes, comme on étouffe dans ces corridors sombres, étroits, humides, que vous voulez bien appeler les rues de Paris ! On se croirait dans une ville souterraine, tant l’atmosphère est pesante, tant l’obscurité est profonde. [...]

Qui nous rendra ces doux moments ? Quand reverrons-nous nos montagnes ? car nous avons le droit de dire nos montagnes, une partie de ce charmant pays est à nous. Vrai, nous sommes très riche là-bas. Nous y possédons, non pas une terre, fi donc ! mais cent arpents, au moins, de rochers admirables ! de purs rochers, des pics sublimes que nulle végétation vulgaire ne profane ; des pierres sacrées que la charrue a respectées, que les Druides, sculpteurs étranges, ont seuls touchées. Voilà une retraite sauvage et poétique.

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