La Grande Sauvagerie Mon enfance...

Christophe Pradeau, La Grande Sauvagerie, Éditions Verdier, 2009, p. 36-37.

© Éditions Verdier

Mon enfance prit fin le jour où je compris - surprise que j’ai longtemps éprouvée en moi comme une trahison - que j’étais passée de l’autre côté, dans le camp des vies mobiles et des curiosités indiscrètes. Je peux dater très précisément l’événement de l’été de mes dix-huit ans. Je m’étais portée volontaire pour participer au recensement du canton, occasion inespérée de voir s’incarner tous les lieux que je ne connaissais que par leur nom, déchiffrés sur les cartes d’état-major ou sur les panneaux de la signalisation routière, ou saisis au vol dans les conversations, le tohu-bohu de toponymes dont était fait pour moi le pays de Saint-Léonard et que j’étais bien incapable de situer vraiment les uns par rapport aux autres, je veux dire autrement que sur une carte, dans une réalité faite de broussailles et de pêcheries, de chemins de traverse dissimulés sous les fougères ou la bruyère, de tourbières et de haies d’épines infranchissables, faute d’avoir été initiée à la réalité de la campagne autour du bourg où ma famille, qui avait réussi depuis peu à s’extirper de l’existence boueuse des hameaux, vivait retranchée depuis deux générations, accrochée de toutes ses forces aux hauteurs minérales conquises de si haute lutte, que nous ne quittions pour ainsi dire jamais, si ce n’est pour quelques brèves échappées, toujours les mêmes, campagne dont je devais me contenter de scruter avidement le mystère, des heures durant, du haut de la motte féodale où j’étais assignée à résidence (l’exil de la pension, que mes cousins en âge de fréquenter le lycée me décrivaient sous les couleurs les plus sombres, m’apparaissait comme le plus enviable des privilèges, et je brûlais d’impatience, pendant toutes mes années de collège, que l’heure vînt pour moi de monter, à la nuit tombante, dans la micheline dominicale qui conduisait la jeunesse dorée de Saint-Léonard vers le labyrinthe périlleux de la grande ville.

Christophe Pradeau, La Grande Sauvagerie (Mon enfance...)
© Éditions Verdier

L’œuvre et le territoire

L’héroïne et narratrice du roman de Christophe Pradeau, Thérèse Gandalonie, évoque dans cet extrait son enfance dans son village natal, Saint-Léonard. Et plus particulièrement, l’éveil de sa curiosité insatiable lors de sa contribution volontaire à l’opération de recensement du canton, en 1965.

Le « pays de Saint-Léonard » correspond en fait au village de Saint-Robert en Corrèze et à ses environs, qui ont servi d’inspiration à l’auteur.

À propos de La Grande Sauvagerie

La Grande Sauvagerie est le second roman de Christophe Pradeau pour lequel il a obtenu en 2010 le Prix Lavinal Printemps des lecteurs et le Prix Thyde-Monnier de la Société des gens de lettres.

La Grande Sauvagerie, c’est le nom que les coureurs de bois du Canada français ont donné à ce qui s’est appelé, en d’autres temps et d’autres lieux, The Wild : l’espace inviolé, le blanc sur la carte. L’expression s’est perdue et ne parle plus guère à personne.
La Grande Sauvagerie, c’est aussi un lieu-dit, un rocher qui domine un coin de la campagne limousine. Les guides touristiques le signalent à l’attention pour sa lanterne des morts, une simple tour de granit, sans grâce.
Les habitants du pays ont oublié depuis longtemps qu’un feu y brûlait jadis, qui guidait les voyageurs dans la nuit.

(Éditions Verdier)

Thérèse Gandalonie, personnage principal de ce roman, a grandi à Saint-Léonard, à l’ombre de la lanterne des morts. Puis, devenue adulte, elle s’en est allée. Elle voyage, enseigne et parcourt le monde. Elle a traversé l’océan. C’est dans une bibliothèque américaine qu’elle est à nouveau confrontée à sa terre natale, en découvrant le journal inédit de Jean-François Rameau, un peintre d’ex-voto qui a vécu à Montréal, cousin à la mode de Bretagne du Grand Rameau. Elle a compris en le lisant que les deux Grandes Sauvageries renvoyaient l’une à l’autre. Les descendants dudit Jean-François se trouvent être les Lambert qui possèdent La Grande Sauvagerie, le domaine coupé du bourg de Saint-Léonard par une faille. Thérèse plonge donc dans l’épopée des frères Lambert. Elle nous livre par petites touches son village et sa quête. Elle déchiffre une histoire oubliée de tous, infusée dans le paysage. « C’est sa voix que nous entendons, une voix rocailleuse traversée par le vol des lucioles. »

L’appréhension touristique du monde est l’un des enjeux de La Grande Sauvagerie. L’auteur se sert du « paysage comme déclencheur ». Saint-Léonard, dans le roman de Christophe Pradeau, est un village limousin générique, dont le modèle principal s’inspire de la découverte de l’auteur du panorama sur la campagne limousine depuis le village de Saint-Robert mais qui emprunte également certaines de ses caractéristiques à d’autres villages de la région.

Bonus

  • MP3 - 2.4 Mo
    Cet extrait de La Grande Sauvagerie (Mon enfance...) lu par Christophe Pradeau.
    Enregistrement réalisé par le CRL en Limousin.
    © Éditions Verdier

Localisation

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