Capture Mélodie...

Marie-Noëlle Agniau, Capture, Culture & Patrimoine en Limousin, 2014, p. 15-17.

© Culture & Patrimoine en Limousin

Mélodie

Je cherche à créer un nouveau mot pour dire mon attachement au Limousin. Un mot qui traduirait la lente fermentation par laquelle quelqu’un qui n’est pas d’ici se sent d’ici. Cette sorte de capillarité ou de travail obscur et fécond venu du sol capable d’enraciner un être sinon promis à l’exil. Comme si à chaque moment la sorte d’étrangère que je suis – la nomade – reconnaissait là un lieu où poser le bagage et y demeurer avec l’évidence d’un attachement et peut-être l’illusion des retrouvailles. Ce mot traduirait l’enchantement du pays. La manière dont il nous plaît sans qu’on puisse dire exactement pourquoi. Si c’est l’eau ou les genêts. Si c’est le granite ou la sombre mélancolie des forêts. Si c’est cette montagne à hauteur d’homme ou si c’est le grand plateau d’air et de vent. Si c’est le chemin creux ou la chaude lumière d’une vallée.

Un mot qui traduirait l’exact contraire d’une stagnation. L’action sans cesse renouvelée du paysage limousin sur le corps et l’âme d’un être né ailleurs et comme par accident. L’action de l’eau. Toutes les eaux. L’action des arbres. Hêtres et châtaigniers. L’action rude et taiseuse d’un territoire profond. Emmêlé comme les buissons de bruyères ou les fougères. L’action céleste de certains points de vue. La vue des nuages. Claire et large. Ample tout autour de l’axe vibrant du corps. Oui. Un mot bleu et vert. Avec du blanc au milieu. Rond comme une assiette. Un boomerang.

Un mot qui dirait aussi la joie d’aimer. L’ancienne ritournelle. Un mot qui dirait l’occulte et le sauvage d’une vie terrestre. D’une vie ingrate et mal faite pour un bonheur sans faille. Un mot sinueux. Capable de secrets et de longueur. De patience et de réserve. D’un charme qui ne se donne qu’ensuite. Un mot peut-être difficile. Peut-être même laborieux. Un mot solide comme une épaule d’homme. Musclée et fière. Un mot qui s’entête contre les vents et les froids et qui déplie sa force dans les obstacles. Un mot doux qui ne renonce pas à la colère. À la rage qu’il faut pour se relever des coups et blessures du sort.

Un mot comme ça. Capable de se moquer de lui-même. Gentiment. Comme pour s’excuser parfois d’être ce qu’il est. Qui plaisante mais qui n’a pas honte. Un mot qui dirait d’où il vient. Qu’une langue – plus ancienne encore – le précède. Un mot hanté. Comme un château par ses fantômes. Un mot qui ait les pieds sur terre – tourbières et landes, boue et mouillère – et la tête en l’air. Un mot qui coule. Qui glisse avec ses détours et ses retours. Un mot ouvert. Le contraire d’une punition. D’une assignation à résidence. D’un limogeage. Un mot qui rayonne. Qui essaime. Qui fait du neuf. Et donne au déraciné le désir de rester. D’aller par monts et par vaux. Un mot qui dirait la vieille pierre et le repos à l’ombre des grands chênes. Un mot cultivé. Qui ne serait pas ignare ni bête. Un mot capable de jouer. Une sorte d’oiseau sur un corps de vache.

Alors je cherche. Je n’en dors pas. Les heures passent avec la nuit. Les oiseaux de l’aube décrètent que c’est fini. Que le jour arrive. Qu’il faut s’endormir ou se lever. Les oiseaux commencent à piailler. La lumière du soleil - à filtrer derrière les volets. On entend le bruit des premières voitures. Les travailleurs. Ils y vont. Tôt le matin. Déjà levés. Déjà lavés. Ils ont déjà bu leur café. Les oiseaux se répondent. D’arbre en arbre, les messages passent. Le soleil filtre. Inonde la pièce. La chambre transparaît. Le corps fatigue. Les yeux. La respiration ralentit. Le jour se lève. Les voitures passent. Accélèrent. Les fleurs, les tulipes, ont dû s’ouvrir. Un chien aboie. C’est l’heure : ou se lever ou dormir. On s’endort. L’esprit guette encore le mot. Comme l’enfant la libellule...

Je m’enlimousine
Tu t’enlimousines
Il s’enlimousine
Nous nous enlimousinons
Vous vous enlimousinez
Ils s’enlimousinent

Bords de Vienne, Limoges

Marie-Nöelle Agniau, Capture (Mélodie...)
© Culture & Patrimoine en Limousin

L’œuvre et le territoire

Limousine d’adoption, l’auteur tente dans ce texte de mettre des mots sur son attachement sensible au Limousin.

À propos de Capture

Le Limousin, terre d’accueil de l’auteur, est devenu terre d’écriture et d’enracinement familial.
Marie-Noëlle Agniau écrit comme on murmure à l’oreille d’un ami, d’un amant, d’un enfant.
Sur une petite musique qui n’appartient qu’à elle, ses textes content « la joie d’aimer », « la vieille pierre et le repos à l’ombre des grands chênes », « le carnaval sous la pluie battante », ou nos secrètes attentes « tout au fond des poches ».
Les mots relient avec élégance l’intime de l’auteur et l’universel dans lequel chacun peut se reconnaître, tandis que, grâce à l’objectif tendre et sûr de Laurent Bourdelas, des lieux qui nous sont familiers brillent soudain « comme un revers de lune ».

Marie-Nöelle Agniau, Capture

Bonus

  • MP3 - 4.3 Mo
    L’extrait « Mélodie... » de Capture lu par Marie-Nöelle Agniau
    Enregistrement : CRL en Limousin
    © Culture & Patrimoine en Limousin

Localisation

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