Ceux qui, sans y penser Marie

Martine Chaisaux, Ceux qui, sans y penser, Éditions la Vague verte, 2008, p. 9-10.

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Marie

Au plus haut de ce village, Le Puy Serviat, une maison avant les champs. Sa porte au milieu, ses rideaux de coton blanc crochetés au coin du feu. Un vieux fauteuil et son coussin, à côté de la haute cheminée. Là pour répondre à la cuisinière à bois, pour vivre doucement au fil des jours. Sur la huche, une paire de lunettes aux verres qui simplifient, posés sur un livre jauni. Branches écartées sur cet objet trouvé, longtemps abrité dans l’armoire grinçante du couloir.

Dans un coin, une pile de vieux magazines qui racontent un Paris. Des pelotes de laine, noires, violettes, bleu ciel, blanches, qui parlent des châles ou des napperons pour les unes ou les autres. Juste en face, un panier et un bâton ; au milieu, sur la table et son papier journal, la cueillette habituelle : girolles, chanterelles, girodelles. Marie dit les trois, à tour de rôle. Nommer, trouver leur place, puis les donner.

Car Marie, elle ne les ramasse pas vraiment pour son assiette. A quatre-vingts ans, le pas décidé, elle a fière allure, plus forte qu’une jeune fille. Son bâton à la mesure de sa marche, elle traverse le Puy Serviat pour rejoindre ses chemins de cœur. Un parcours mystérieux que personne n’ose suivre. Une chasse aperçue, croisée parfois. Et si un jour elle ne revenait pas ? Tenu par une épingle, le chapeau de paille noire s’agite un peu plus fort. Elle répond en riant. On pourrait toujours lâcher les chiens. Mais ce n’est pas elle qui demande. Ça ne l’arrête pas. Elle coiffe encore ses longs cheveux. Elle les brosse la tête en bas, les noue en un chignon, petit, rond et bien haut sur la tête, avec son peigne en dessous. Souvenir d’un cadeau. Et comme cela, on la voit qui passe et dodeline. De plus près, on retient ses yeux bleus qui mordent la vie, sa voix qui demande des nouvelles.

Au fil des saisons, le temps passe à sa mesure, sans devoir. Des humeurs souples en forme de joie. Celle de marcher par les champs et les bois, de rendre visite à ceux qu’elle a trouvés sur son chemin. S’ils proposent, elle reviendra. Elle leur apportera les biscuits qui viennent de la camionnette du boulanger, ou des petits cadeaux trouvés ailleurs, dans une autre maison où ils ne servaient plus à rien. Pour donner, elle n’attend pas qu’on demande ; pour saisir, elle n’a pas besoin de permission.
Pourtant, la vie lui en avait pris aussi. A seize ans, c’était bien l’âge de se marier. Il s’appelait Pierre. Pierre lui donnait trois garçons. Avec ses yeux bleus, elle les voulait aussi solides. Une dernière fois, elle était mère d’une fille, comme on disait, la plus douce des Laure. Si douce qu’elle s’éloignera de toutes ses forces : elle deviendra fragile, elle préférera mourir sans plus attendre. Marie n’en dit rien. Elle l’avait perdue si loin de la sienne.

Martine Chaisaux, Ceux qui, sans y penser (Marie)
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L’œuvre et le territoire

« Marie » est le deuxième portrait du recueil Ceux qui, sans y penser et c’est le premier portrait féminin. Il dépeint une Creusoise, l’arrière-grand-mère de l’auteure, vivant dans la commune de Rimondeix : d’une jeunesse invincible, alliant force et douceur, elle tisse liberté et joie de vivre au cœur d’un village symbolique.

À propos de Ceux qui, sans y penser

Le recueil Ceux qui, sans y penser de quatorze portraits constitue le premier ouvrage de Martine Chaisaux.
Il présente un village de la province de la Marche, discrète et secrète, à découvrir au rythme de quelques maisons ancrées dans une nature très humaine.

Dans la Creuse, certains vallons sont des puys, certains puys sont des villages. À la croisée des chemins, ils attendent.
Des pas, des glissades, des mains qui se tiennent, qui se lâchent, en ronde ou sarabande.
Commencer à écrire, ce peut être donner vie à ses racines qui surprennent et qui apprennent.
Pour Martine Chaisaux, il s’agit d’approcher d’un pays : la Creuse.
Plus loin que l’enfance, un village mystérieusement calme offre des rencontres hors du temps.

Éditions La Vague verte

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