Sur Glane Maman !...

Christian Rullier, Sur Glane, Les Impressions Nouvelles, 2003, p. 67

© Les Impressions nouvelles

HÉLÈNE
Maman !... J’en ai marre d’entendre et de répéter sans arrêt ces horreurs sur la guerre et sur ce massacre !... Je vis dedans en permanence !... Tous ces hommes fusillés... Ces femmes et ces enfants brûlés dans l’église, aspergés d’essence... Tous les jours, je regarde cette cloche fondue, cet amas de bronze... Tous les jours, je fais les visites au cimetière et je vois ces reliques avec les cheveux et les dents... Toute la douleur du village est en moi... C’est comme un cancer, tu comprends ?...

MARIE apparaît dans l’entrebâillement de la porte d’entrée... Elle écoute...

HÉLÈNE, poursuivant sans la voir
Un cancer !... Et ça fait mal !... Les fantômes du village vivent en moi, comme moi j’ai vécu en toi pendant et après le massacre... Six cent quarante-deux fantômes, dont ce père que je n’ai jamais connu... Un absent anonyme parmi tous les autres... Un nom sur une plaque de marbre !... Mais celui-là, c’était le mien... Le nom de mon père !...

YVONNE
Hélène, écoute... Il faut que je te dise...

HÉLÈNE, sur sa lancée
Pourquoi on est pas mortes, nous aussi ?!... On aurait dû être ici, avec les autres !... Tu aurais dû être éventrée, et moi avec !... On aurait dû brûler dans l’église... Se faire piétiner par celles qui cherchaient à fuir... Ta mère à toi, l’institutrice, elle y est bien morte, elle !... Pourquoi pas nous ?!... Trois ans après ma naissance, il y avait encore cette odeur de chair brûlée... Et ces traces de mains noires sur les restes de ruines... Et en moi, depuis toujours, la peur !... La peur au ventre...

Christian Rullier, Sur Glane (Maman ! ...)
© Les Impressions nouvelles

L’œuvre et le territoire

Hélène évoque, dans cette scène, la souffrance et le poids qui lui pèse chaque jour d’habiter Oradour-sur-Glane aux abords des ruines et des histoires de ce massacre.

À propos de Sur Glane

À la fin de la guerre, les Nazis ont détruit un village et massacré ses habitants : les hommes ont été fusillés, les femmes et les enfants brûlés vifs dans l’église... De rares personnes ont cependant réussi à échapper à la mort...
Cette pièce se passe de nos jours dans le village reconstruit surplombant ses ruines. Elle met en scène trois générations de femmes : Yvonne, Hélène et Marie, ainsi qu’un photographe kabyle. La décision de Marie de le suivre à Paris va mettre le feu aux poudres et raviver les blessures du passé, qui ne sont peut-être pas seulement celles qu’on croit...

Sur Glane est une comédie psychologique sur le malheur, lorsque celui-ci n’est plus qu’une attitude, un mode de vie, une série de comportements officiels, complaisants, qui masquent, parfois, des secrets peu avouables...

(Les Impressions Nouvelles)

J’ai écrit ce texte pour donner la parole à de l’humain, en opposition farouche à ceux qui veulent le symboliser et le mythifier en grandes pompes, et par là même l’écraser une nouvelle fois, le faire taire pour l’éternité sous le marbre glacé de la plaque commémorative.
Je refuse que la vérité historique, indiscutable évidemment, anéantisse cependant à jamais les vérités individuelles !
Je refuse que l’Histoire officielle et à juste titre enseignée étouffe les histoires des gens, les histoires du commun des mortels !
J’ai écrit ce texte, avant tout peut-être, pour que les survivants de toutes les tragédies humaines (guerres, terrorisme, accidents de l’existence) trouvent du réconfort ailleurs que dans leur statut de victime. Ce doit être épouvantablement dur, je l’imagine, mais c’est nécessaire à la marche du monde ! Parce qu’il faut crier fort, et toujours, que, au-delà de l’horreur, la vie est belle !

(Christian Rullier)

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