Lettres sur le Limousin Dix-septième lettre. Saint-Léonard, août 1856. : Mais que de sites délicieux...

Henri Alexandre Flour de Saint-Genis, Lettres sur le Limousin, Les Ardents Éditeurs, 2013, p. 78-79.

Mais que de sites délicieux, que d’ombrages frais, que d’horizons inattendus, que de riants et gracieux paysages, désespoir des peintres depuis Salvator jusqu’à notre ami Flers ! Que de sentiers ombreux perdus dans les bois où il est triste d’être seul ! Quel charme inconnu dans le calme de cette nature agreste ; quelles douces rêveries, aspirations sans fin vers ce mirage qui fuit sans cesse... le bonheur ! Coupe qui échappe à la main qui l’approche des lèvres... Onde qui fuit au contact de la bouche altérée.

Les matinées surtout sont délicieuses dans ces vertes campagnes ; un air frais, balsamique, embaumé, porte dans tous les sens un bien-être indéfinissable trop fugitif. Le milieu du jour rappelle les chaleurs ardentes des contrées les plus méridionales. Les soirées sont très fraiches ; dès que le soleil a disparu de l’horizon, les vapeurs s’élèvent du fond de chaque vallée, le long de chaque ruisseau et couvrent rapidement le sol à de grandes distances. Ce phénomène, qui tient à la nature du terrain et à la grande quantité de cours d’eau, explique ce que je vous ai dit des fièvres endémiques du pays. Il serait bon d’être peu vêtu dans le courant de la journée et d’avoir constamment à sa disposition un manteau ample et léger ; mais la mode, cette puissance ridicule et tyrannique, en décide autrement. J’ai vu à la suite d’une simple pluie d’orage, dans les mois les plus chauds de l’année, le thermomètre éprouver brusquement, sans transition, une dépression de 7 à 8 degrés. Que de journées écoulées ainsi dans ces riants vallons, sans nul souci de la veille ou du lendemain !

Puis, lorsque le soleil a disparu derrière les coteaux, quand la nuit est faite autour de moi, je rentre dans ma cellule, j’allume ma lampe solitaire, je veux travailler et mes regards parcourent sans les comprendre les feuilles éparses couvertes de notes que je veux vainement coordonner. [...]

Pays curieux, pittoresque, riche en souvenirs, dont hélas ! chaque jour emporte une parcelle, le Limousin, et notamment cette toute gracieuse petite ville de Saint-Léonard, mériterait d’appeler l’attention de nos dispensateur de gloire et de renommée. Mais les vivants ont peu souci des générations qui les ont précédés et dont ils recueillent, insouciants les ingrats, les labeurs, les mécomptes, les souffrances, les larmes, le sang souvent, auxquels ils doivent les jouissances et les richesses de la civilisation actuelle.

Henri Alexandre Flour de Saint-Genis, Lettres sur le Limousin (Dix-septième lettre, Saint-Léonard de Noblat)

L’œuvre et le territoire

Dans cette dix-septième lettre, le narrateur insiste sur les charmes du Limousin et plus particulièrement des environs de Saint-Léonard.
Transparaît dans cet extrait son intérêt pour les questions de médecine, s’inquiétant des dangers que représentent ces « vapeurs » qui s’élèvent le soir venu des multiples rivières ou ruisseaux émaillant le pays.

À propos de Lettres sur le Limousin

Lettres sur le Limousin prend la forme d’une succession de soixante-quatre lettres, adressées par M. Durand, prête-nom du narrateur, à son médecin parisien, et publiées dans le quotidien local le Vingt Décembre entre le 28 février 1857 et le 3 novembre 1858.
En 2007, Les Ardents Éditeurs proposent pour la première fois une édition regroupant en un volume l’ensemble de ces lettres restées anonymes. De nouvelles recherches et le fruit du hasard ont pu leur permettre de reconnaître en Henri Alexandre Flour de Saint-Genis, l’auteur de ce texte rare, réédité en 2013.

Ces lettres invitent leur destinataire à la découverte du Limousin, et plus particulièrement de la Haute-Vienne, en s’attachant à en présenter ses beautés naturelles et patrimoniales, son paysage et son histoire, tout en faisant appel à l’économie, l’anthropologie, la statistique...
L’auteur propose à travers cette correspondance un véritable récit de voyage, dans la lignée du Voyage en France d’Arthur Young, mais d’inspiration romantique.

Dans sa première lettre, l’épistolier expose sa démarche : selon les conseils de son médecin, il doit suivre un programme défini, qui consiste à vivre en plein air, faire de l’exercice, voyager, changer de lieux, fatiguer son corps, s’astreindre à un travail intellectuel, et en donner un compte-rendu quotidien à son médecin. L’auteur pose ainsi cette ordonnance médicale comme le prétexte à ses voyages et à la correspondance qui en résulte.
Au gré de ses déplacements, des ses explorations, Henri Alexandre Flour de Saint-Genis propose ainsi un aperçu « statistique » du Limousin, mêlant notamment démographie, géologie, économie et industrie... Il se fait aussi l’écho des hauts faits historiques ou légendaires, revenant ainsi aussi bien sur le sac de Limoges de 1370, comme Élie Berthet dans Le Château de Montbrun (1847) que sur la légende de la fondation de Saint-Léonard-de-Noblat, en donnant une version bien différente du même Élie Berthet dans Saint Léonard – Chlodwig-le-Chevelu... S’ils évoquent les noms fameux dont la gloire peut rejaillir sur le Limousin, rares sont ses références à la littérature évoquant le Limousin ; la référence à Jules Sandeau et à son Docteur Herbeau est ainsi notable.

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