Province, capitale Limoges Mais il est des chemins...

Bernard Cubertafond, Province, capitale Limoges, Dumerchez-Naoum, 1987, p. 39-42.

© Éditions Dumerchez - ADN

Mais il est des chemins plus troubles. Chaque ville a sa zone enclose des turbulences, lit précaire des secrets. Ici c’est le Champ de Juillet, lieu de passage vers tous les mondes, réels ou imaginés, beau jardin nuit et jour d’accès libre, et à usages multiples. On y gare sa voiture, sur le haut et sur tous les bords, notamment avant de prendre le train. On commence ici son voyage vers ces lieux plus turbulents où l’on redevient anonyme : marchepied d’une autre vie, prémonition de la liberté. Le traverser en fixant l’horloge de la gare des Bénédictins, en modulant le pas en fonction de l’heure du départ, c’est déjà changer d’air, s’échapper.

[...]

Avant son aménagement confortable le Champ de Juillet abritait une fois l’an et alors sur toute son étendue grandes roues, tirs à la carabine, auto-tamponneuses, labyrinthes magiques pour se perdre, barbes à papa pour se rassurer. Menaces confuses. Besoin de frissons. Frôlements anxieux avec elle en se heurtant violemment. Agressions canalisées. Caresses confuses. Fléchettes et balles contre des poupées en dentelles. Première Gauloise et premier baiser. La première fois avec la langue on trouve ça plutôt dégoûtant. Proximité des blousons noirs. Version 1960 de la « Fête étrange ». Apprentis Grand Meaulnes et pseudos romanos. On rentrait à la maison avec une demi-heure de retard. On se croyait en perdition. Ersatz des rites de passage.
Les forains s’installent toujours ici chaque année. Mais ils n’ont plus que la portion congrue, le parking du haut : l’asphalte a perdu du terrain. La fête a maigri. J’ai grandi. La grande roue ne me fait plus peur. Je vois bien que ce que je prenais pour Luna Park, le royaume des turbulences, la zone, n’était en fait qu’une fête assez sage.
Sage aussi les deux femmes de pierre maintenant allongées à l’entrée des pelouses. S’accouplent-elles vraiment, certaines nuits de pleine lune avec les lions mal dégrossis encadrant d’ordinaire au cœur de la ville l’entrée principale de Saint-Michel ? Noces barbares des femmes tentatrices, grâces un peu lourdes alanguies dans les herbes, sirènes paysannes, avec les vieux monstres gallo-romains protecteurs des tombes ? Pourquoi pas, dans ce parc à fantasmes où la fraîcheur happe le mal dégrossi, où le lisse se mêle au dur. Bras jeté. Paume ouverte. Appel. Je vous caresse de l’œil et du doigt, scrutant vos lentes érosions.
Mais il est six heures du matin. Je sors des entrailles du noir. J’ai froid. Je vais vite me réfugier sous la voûte gigantesque de la gare des Bénédictins, corridor ouaté de mes menues errances, cathédrale de mes départs où les sons se multiplient, s’amoncellent et s’estompent, sous la garde du campanile. Bientôt le quai désert si ce n’est quelques silhouettes, la coquille plastique d’un wagon corail et le recroquevillement dans la douillette lecture. Lumière trop jaune. Café noir. Ma nuit est morte. Les Djinns du Champ de Juillet ont regagné leurs caches secrètes. J’oublie les cauchemars exquis, les turpitudes imaginées, impossibles. Tout est en ordre. Victoire un jour encore des conventions, des horaires ponctuels. Mon sommeil a mangé mes ombres, jusqu’à ce soir et pas plus loin.

Bernard Cubertafond, Province, capitale Limoges (Mais il est des chemins...)
© Éditions Dumerchez - ADN

L’œuvre et le territoire

Autour du jardin du Champ de Juillet, cet extrait mêle une nouvelle fois les souvenirs d’enfance de l’auteur — la fête foraine — à son expérience au présent. Cet espace est à l’image des quartiers de gare : lieu de passage, de tous les possibles, c’est une porte de ville comme c’est un sas entre les phases d’une vie.

À propos de Province, capitale Limoges

Dans ce petit essai publié en 1987, Bernard Cubertafond dépeint un Limoges sensible, son Limoges. À travers les lieux, les habitudes, les couleurs, les odeurs et les habitants, l’auteur nous fait découvrir une succession de séquences mêlant souvenirs personnels et faits d’actualité, dessinant une chronique subjective du Limoges « fin de siècle ». Ce Limoges ne se laisse pas apprivoiser. Il n’est ni idéal, ni désespérant, il oscille entre enclavement, immobilisme, discrétion et désirs contradictoires de changements. Cet ouvrage est donc également le tableau d’un Limoges qui disparaît, que l’on regrette mais dont on désespère aussi d’attendre le renouveau.

Qu’importe si c’est beau ou pas : l’auteur pose sur sa ville un regard souvent acerbe voire moqueur. Limoges et ses complexes, ses freins, ses frustrations.

Enfouissements, néant, limogeages, traîne toujours l’histoire ancienne : en septembre 1914 ici furent expédiés les généraux disgraciés. Mise au rebut, retour à la terre nourricière. Silence encore et encore.

Bernard Cubertafond, Province, capitale Limoges, Dumerchez-Naoum, 1987, p. 15.

Divorce chronique entre la vraie province et la société du spectacle. Allergies, rythmes incompatibles ? Nouveautés passées au tamis. Certitude de durer. Comédie de l’éphémère. Tout passe. Tout casse, tout lasse. Narquois rentré, le limougeaud regarde la comédie du monde. À quoi bon se faire remarquer ? Spécialité locale : se taire. Limoges, capitale des sous-entendus, paradis du filtre. Multiples laissez-passer implicites pour tenir l’étranger à distance. Au moins deux ans d’initiation avant d’être admis au sérail. Étouffoir des dynamismes.

Bernard Cubertafond, Province, capitale Limoges, Dumerchez-Naoum, 1987, p. 17.

Je suis un limougeaud pure souche. La preuve, je n’ai parlé que du constant, et périmé sans doute. Aurais-je aussi dépassé la limite de fraîcheur ? J’ai reniflé le manque sans même l’ambition de vouloir le combler. Immobilité morbide. Défaitisme complaisant. Tête basse. Nous traînons dans nos vieux murs. Le dynamisme vient d’ailleurs.

[...]

Bien sûr je parle, je pérore : le nouveau rectorat n’est qu’un cube, l’hôtel de région sera banal, copie d’Orléans comme déjà l’hôtel de ville, copie de Paris. Réductions. Répliques. Occasions manquées. Colonisation. Défaut chronique d’imagination. Peur effrénée du ridicule.

Bernard Cubertafond, Province, capitale Limoges, Dumerchez-Naoum, 1987, p. 59-60.

À travers les souvenirs d’école, de famille, les goûts et les sons, le propos est toutefois également tendre et nostalgique. La démarche, résolument universaliste. Pour l’auteur, Limoges est un stigmate autant qu’elle est une ressource.

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