Suzanne et le Pacifique Mais, à Bellac...

Jean Giraudoux, Suzanne et le Pacifique, Le Livre de poche, 1997, p. 41.

Mais, à Bellac, on se laisse conduire par la faim et la soif, par la fatigue et le sommeil, seules marées des campagnes, et par tout ce qui dilate et rassemble une famille autour de sa maison ou de sa ferme. La courroie qui unit les deux repas, le rideau qu’on tire le soir, tout fonctionnait à merveille. Nous ne cherchions pas, comme les snobs à Paris, la destinée ou la politique dans les mots des concierges. Nous ne trichions pas dans les anecdotes, pour donner au monde un aspect de folie ou de stupidité, nous ne rencontrions pas le cousin de Kipling le jour où nous prononcions son nom, notre fabricant de cercueils ne s’appelait pas Courteline. Nous avions des yeux sans double fond, un cœur ovale et qui jamais ne se mettait de biais ; et ceux qui paraissent aux Parisiens des êtres étranges, les grands-ducs russes qui déjeunent en jouant du tambour, les Américaines qui se font raser le crâne pour porter une chevelure en tulle, nous voyions que c’était une malfaçon, nous en avions pitié.
[...]
Notre ville était posée sur la route nationale de Paris à Toulouse, nos domaines les plus éloignés allaient à quelques lieues au sud, et entre la borne 405 et la borne 420, atteignant ce degré suprême en cas de beau temps fixe, nous la goûtions, comme on l’appelle aussi à Bellac, la vie, dans sa plénitude.

Jean Giraudoux, Suzanne et le Pacifique (Mais, à Bellac...)

À propos de Suzanne et le Pacifique

Suzanne et le Pacifique, roman de Jean Giraudoux publié en 1921, s’inspire du roman de Defoe, Robinson Crusoé, et narre à son tour l’histoire d’un naufrage. Jean Giraudoux choisit une femme pour personnage principal et pour narratrice : Suzanne, jeune femme de Bellac, qui rêve de voyages.

J’avais gagné le voyage autour du monde offert par le Sydney Daily à la première de son concours de la meilleure maxime sur l’ennui. « Si un homme s’ennuie, avais-je écrit à Sydney, excitez-le ; si une femme s’ennuie, retenez-là ! » En échange d’un conseil aussi utile pour elle l’Australie m’appelait, et malgré mon tuteur je partis.

Son bateau fait naufrage dans le Pacifique et Suzanne, seule survivante, échoue sur une île. Dès lors, seule face à la faune et la flore de ce lieu, elle ressent le besoin d’écrire des lettres dans lesquelles elle livre son histoire ainsi que des réflexion sur l’écriture, la solitude...

En 1928, le Cercle lyonnais du livre proposait une édition du texte de Jean Giraudoux accompagnée de gravures en couleurs sur cuivre de Jean-Gabriel Daragnès. L’auteur de Suzanne et le Pacifique en signe la préface et, s’adressant au graveur, évoque Bellac, son enfance, dit le Limousin peu accueillant, renvoyant au voyage de La Fontaine de Paris à Limoges...

J’ai appris avec regret que vous étiez passé, sans me voir, à Bellac, au moment où moi-même j’y prenais mes vacances, car j’habite depuis mon mariage une autre ville. Vous, que je ne connais pas, vous figurez désormais dans ma mémoire joint à mes promenades, à mon église, c’est-à-dire à mon enfance. Cela ne peut encore vous vieillir. On m’a dit que la pluie, malheureusement, vous avait poursuivi, et qu’aucun voyageur depuis La Fontaine, n’avait autant pesté que vous contre le Limousin. Ma province se trompe parfois, en effet, et au lieu d’offrir au visiteur ses torrents et ses sources, elle croit être généreuse en le comblant d’une eau plus pure encore, de ses averses. La vie m’a révélé que nous mécontentons souvent beaucoup plus nos amis en leur offrant nos richesses à l’état idéal qu’en les donnant banales et usagées. Je crois aussi que sous cette eau tout le Limousin n’était qu’une grande aquarelle, et que vous préférez l’huile.

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