Mademoiselle

Mademoiselle, un film de Tony Richardson (Grande-Bretagne/France, 1965, 105 min), sur un scénario de Jean Genet et Marguerite Duras, avec Jeanne Moreau, Ettore Manni...

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L’œuvre et le territoire

« Mademoiselle » — ni son nom ni son prénom ne nous sont jamais révélés — est l’institutrice, sévère, d’un petit village de Corrèze, et fait office de secrétaire de mairie. Respectée de tous, Mademoiselle est cependant pour le moins névrosée, souffrant d’un désir qui la ronge pour Manou, bûcheron italien saisonnier, et accomplit alors nombre de méfaits : à l’inondation de la rue du village et d’une étable qui ouvre le film, succèdent des violences gratuites envers la faune, l’incendie d’une grange puis, surtout, l’empoisonnement de l’abreuvoir du village, faisant ainsi périr le bétail des villageois. Toujours, Mademoiselle, s’apprête, revêtant talons hauts, chapeau, bas, se maquillant... chargeant ses crimes d’un érotisme certain.
Les soupçons des villageois, dès le départ et selon une trop ordinaire xénophobie, se portent sur Manou, cet homme au charme redoutable qui fait se pâmer les femmes du villages... Après s’être finalement donnée à lui au cours d’une nuit d’orage, Mademoiselle l’accuse de viol ; les femmes, d’une certaine façon trahies, n’auront guère à beaucoup pousser les hommes qui finissent par le lyncher, laissant son fils, que Mademoiselle ne manquait d’humilier et de punir en classe, orphelin. Mademoiselle, quant à elle, quitte ce petit village, sans être inquiétée, entourée d’une innombrable foule, que ne vient que troubler le mépris du jeune Bruno, sur le départ lui aussi.

Mademoiselle, réalisé par Tony Richardson, d’après un scénario initialement de Jean Genet et repris par Marguerite Duras, a été tourné dans le village du Rat, au nord de la commune de Peyrelevade, à la frontière de la Creuse. Jeanne Moreau, si l’on en croit La Montagne, était restée alors les deux mois qu’avait duré le tournage sur le plateau de Millevaches, louant une maison du côté de Tarnac.

C’est d’ailleurs sur cette commune que Richard Millet situe quant à lui le tournage de ce film, évoquant la présence de Jeanne Moreau à Viam dans Ma vie parmi les ombres :

Il y aurait, un peu de la même façon, l’été suivant, dans la même salle de l’Hôtel du Lac, Jeanne Moreau, assise à une grande tablée en compagnie d’autres acteurs et de techniciens du film Mademoiselle, que Tony Richardson tournait à Tarnac, non loin de Siom, d’après un scénario de Jean Genet, et dont le sujet, lorsque bien des années plus tard, je verrais le film, ne me semblerait pas sans rapport avec la part ténébreuse de la vie de ma mère ; non pas, bien sûr, que le secret de sa vie eût la dimension noire, criminelle, de l’institutrice jouée par Jeanne Moreau dans cette histoire où le bien et le mal s’affrontent exemplairement à travers un homme et une femme, comme en un ballet nocturne, et où le mal triomphe pour mieux affirmer la fragilité de l’innocence, mais parce que ma mère avait, en son visage, quelque chose de l’actrice lorsque celle-ci apparaît fardée, en habits de ville, et non plus en institutrice de village ; de sorte que, voyant le film, aujourd’hui, c’est ma mère qu’il me semble découvrir avec les yeux du fils du bûcheron italien : ceux d’un adolescent qui apprend la vérité sur les incendies présents et à venir, ceux des granges comme ceux des cœurs, et, si j’ose dire, le grand incendie du sens qu’est la révélation de la sexualité, ce feu-là pouvant seul effacer l’humiliation ou la douleur d’être né, transformer une faute en gloire et la suie en poussière d’or.

Richard Millet, Ma vie parmi les ombres, Gallimard, 2003, p. 527.

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