Avec des « si ». Journal étrange I Ma peur...

Marcel Conche, Avec des « si ». Journal étrange I, PUF, 2006, p. 148-149.

© Presses universitaires de France

Ma peur, qui fut extrême, n’eut d’égale que celle de mes compagnons. Après que nous eûmes traversé la zone périlleuse, je leur dis : « Vous, faites ce que vous voulez, moi, je vais de mon côté. » Ils prirent le chemin de Tulle, moi celui de Pompadour. Car j’étais persuadé de pouvoir toujours mieux me tirer d’affaire seul, qu’avec d’autres. J’étais déterminé et confiant, mais assoiffé. Un paysan, qui me prit pour un réfractaire, ce que d’ailleurs j’étais, me donna une grande et délicieuse bolée de cidre dans un verre sale. Après avoir peut-être transpiré de peur, je transpirais de chaleur. J’allais dans un café de village, bus encore ; mais je vis que le cafetier servile téléphonait. Je m’attendais à ce qui suivit. Deux cyclistes portant le brassard des FTP (Francs-tireurs et partisans) m’accostèrent sur la route. Ayant vu mes papiers, ils se demandèrent quoi faire de moi. Ils n’étaient pas d’accord. L’un voulait m’emmener, l’autre disait que je les embarrasserais, n’ayant pas d’armes en suffisance. Quand ils eurent beaucoup parlé, moi-même m’étant gardé d’intervenir, je leur contais que je rejoignais mes amis — de l’AS (Armée secrète), il est vrai — du maquis de Rocoucourbine, à Altillac-Haut. Ils me laissèrent aller. À Pompadour, Suzanne me restaura, me prêta son lit, et, le lendemain, son vélo. Hélas ! dès avant Brive, l’un des pneus rendit l’âme, et je n’avais pas de quoi réparer. Je fis les cinquante derniers kilomètres jusqu’à Altillac, en tenant le vélo à la main. Pas âme qui vive sur la route, les portes se fermaient à mon passage. Cependant, à l’approche de Beaulieu, vers Tudeil, une femme eut de la peine en me voyant et me donna de l’eau. La petite ville de Beaulieu était déserte, une maison, à l’entrée du pont, était détruite. J’arrivais chez moi, et je vis le visage déconfit de mon oncle Urbain. Il avait espéré que je ne reviendrais pas, méditant peut-être de s’installer chez mon père. Il y avait foule à la maison, dont le maire. Je dis qu’il n’y avait rien à craindre. Les gens rentrèrent chez eux. J’appris qu’Albert Canal, qui avait voulu affronter les tanks avec son fusil de chasse, avait été tué. Michèle me dit qu’elle avait entendu les balles siffler autour d’elle alors qu’elle cueillait les cerises. Une étudiante de Toulouse — une amie d’Yvette —, en vacances chez M. Fort, notre voisin, avait été tuée. M. Fort était allé chercher son corps sous les balles. « Bien ! me dis-je, maintenant, il serait temps de travailler un peu. »

Marcel Conche, Avec des « si ». Journal étrange I (Ma peur, qui fut extrême...)
© Presses universitaires de France

À propos de Avec des « si ». Journal étrange I

Dans ce journal en cinq volumes (Avec des « si » en est le premier), Marcel Conche revisite sa vie, ses souvenirs et ses réflexions en s’inspirant des réflexions et des préméditations que Montaigne avait fait dans ses premiers essais.
Tout le long de ce journal, l’auteur évoque son lien avec la Corrèze, la vallée de la Dordogne, son enfance paysanne, cette maison familiale où il est revenu vivre.

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